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Autre temps, autres mots

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Ma tante adorée, qui aurait aujourd’hui 118 ans, m’a appris lorsque j’avais quatre ans une comptine américaine qui commençait ainsi : « Eeny, Meeny, Miny, Mo, Catch a nigger by his toe... ». 

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J’ignorais à cette époque ce que voulaient dire ces mots. Dans son grand âge, ma tante chérie, morte à 89 ans, m’a confié qu’elle exigeait, en appelant une compagnie de taxi, que ce soit un chauffeur noir. « C’est pas vrai ! » me suis-je exclamée. – « Les chauffeurs noirs sont bien plus polis que les Canadiens français avec moi. Ils m’ouvrent la porte, m’aident à descendre et on parle ensemble pendant tout le trajet. Ce sont de vrais gentlemen. » 

Ma tante, repasseuse toute sa vie dans une manufacture de vêtements dirigée par un couple juif qu’elle adorait, m’a avoué un jour que si elle avait été juive, elle serait devenue instruite au lieu de rester ignorante, car les Juifs croyaient, eux, à l’éducation. À son grand désespoir, ma grand-mère l’avait retirée de l’école à 13 ans. 

Prisme déformant 

Aujourd’hui, on juge le passé, donc les gens, à travers le prisme des valeurs actuelles et la rectitude politique qui impose aussi ses lois. Mais la morale d’aujourd’hui est un mauvais juge pour évaluer les grandes figures politiques, artistiques, scientifiques et intellectuelles du passé dont le comportement personnel apparaît inacceptable désormais. Faut-il pour cela rejeter leurs œuvres bénéfiques pour l’humanité ? 

Nombre de grands intellectuels, dont Karl Marx, lui-même juif, ont écrit des textes antisémites. Le président américain Thomas Jefferson avait pris comme maîtresse Sally Hemings, une de ses esclaves. Si le progrès, tel qu’on l’a longtemps défini, a pu permettre l’affranchissement des hommes, c’est que de vrais héros, qui n’étaient pas particulièrement des saints, ont cru à la justice et à l’égalité et se sont battus contre les stéréotypes et les préjugés. 

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Notre époque est hypocrite. On pratique l’intolérance au nom de la tolérance. Non pas qu’il faille oublier les victimes d’exploitation et de violence de tous genres qui brisent aujourd’hui le silence. Au contraire. 

Contradiction 

Mais on ne peut que déplorer les excès de justiciers patentés qui prétendent laver plus blanc que blanc. La révélation du déguisement en 2001 de Justin Trudeau en un personnage des Mille et Une Nuits est avant tout un coup fourré d’adversaire politique. Cela n’enlève rien à la contradiction dans laquelle Justin le bienheureux se place, lui qui n’a de cesse de chasser les « mécréants » qui dénoncent son multiculturalisme. Lui qui s’approprie la pureté des sentiments, alors qu’il guerroie sur le terrain de la politicaillerie. 

Entre deux aveux de culpabilité, mouillés par des larmes de crocodile, Justin Trudeau doit naviguer dans ses propres contradictions. Monsieur Net n’est pas net. Comme nombre de ses adversaires d’ailleurs, et aussi nombre de ses partisans. 

Les donneurs de leçons, ceux qui s’affichent comme des parangons de pureté personnelle et sociale, devraient pratiquer la prudence. À l’heure des réseaux sociaux, rares sont ceux qui ne sont pas à la merci d’un clic anonyme et vengeur. On peut être fourbes tout en défendant de nobles causes, hélas !