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Justin Trudeau: était-ce même vraiment du «blackface»?

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Le «scandale» dit du blackface (ou brownface) de Justin Trudeau soulève de nombreuses questions. Dans ma chronique de ce matin, j’en décortique trois.  

De une, l’instrumentalisation de ce faux scandale par le chef conservateur Andrew Scheer, dont le parti, jusqu’à maintenant, ne mène qu’en Alberta, au Manitoba et en Saskatchewan. Une instrumentalisation qui, dans la mesure où M. Scheer traite Justin Trudeau de raciste alors qu’il sait très bien que le chef libéral ne l’est pas, constitue ce que j’appelle de la politique de ruelle.  

De fait, traiter un élu de «raciste» est une accusation extrêmement grave. En politique, c’est l’équivalent de l’arme nucléaire. Car il l’a bel et bien fait. «Comme tous les Canadiens, a lancé M. Scheer sans broncher, j’ai été choqué et déçu quand j’ai appris les actions de Justin Trudeau. Maquiller son visage en brun, c’était un acte raciste pur et simple. C’était raciste en 2001, c’est raciste en 2019.»  

De deux, des quatre chefs d’opposition, seul le chef bloquiste Yves-François Blanchet s’est gardé, avec raison, de compter des points politiques avec cette affaire. Il l’a dit clairement : «Justin Trudeau n’est pas un raciste».   

De trois, j’explique aussi pourquoi au Québec, on comprend fort bien que le premier ministre sortant n’est pas un raciste, alors qu’au Canada anglais, l’opinion est nettement plus divisée sur le sujet. Mon explication : «pour en avoir été eux-mêmes souvent la cible, les Québécois sont dotés d’une sensibilité profonde face aux accusations injustes de racisme. Leur radar sait détecter les attaques non fondées. C’est pourquoi ils refusent de jeter Justin Trudeau aux fauves.»  

Dès hier, une autre question, fondamentale en effet, se posait déjà. Dans ses fêtes de jeunesse où Justin Trudeau s’était déguisé en Aladin en maquillant sa peau en brun ou en Harry Belafonte en maquillant sa peau en noir, était-ce même vraiment ce qu’on appelle du blackface?  

Rappelons que le blackface d’origine américaine est cette pratique passée hautement raciste où des comédiens blancs se peinturaient la peau en noir foncé, avec des lèvres démesurées et des yeux exorbitants, le tout en «jouant» les idiots ignares et criards pour faire peur. Bref, le but était de déshumaniser les personnes noires en les ridiculisant et en les représentant comme des sous-humains.  

Or, que ce soit en Aladin ou en Harry Belafonte, rien de cela n’apparaît dans les photos qui circulent jusqu’à maintenant du jeune Justin Trudeau.  

En cela, pour sortir de la joute partisane actuelle et mieux comprendre ce qu’il en retourne, pour vrai, il faut regarder et écouter avec attention cette entrevue éclairante de l’auteur Dany Laferrière, qu’il accordait jeudi au réseau RDI. Il y remet plusieurs pendules à l’heure.  

Parce que les éléments d’explication qu’il fournit sont cruciaux pour mieux comprendre à quel point il se dit beaucoup de n’importe quoi depuis deux jours, permettez-moi de citer de larges pans du résumé de son entrevue :  

«L'écrivain et académicien Dany Laferrière dénonce vivement le traitement politique et médiatique de la controverse provoquée par la publication d'une photo de Justin Trudeau en « brownface » et « blackface », estimant même que les adversaires du chef libéral font preuve d'« hypocrisie » dans cette affaire.  

En entrevue à l'émission 24/60, sur les ondes d'ICI RDI, l'auteur déplore que l'on oublie le contexte de la première photo qui a alimenté l'affaire, publiée mercredi soir par le magazine américain Time, où l'on peut voir M. Trudeau déguisé pour ressembler à Aladin, dans Les mille et une nuits.  

Aladin ne se réfère pas à un être vivant, c’est un personnage littéraire, affirme ainsi M. Laferrière.  

Celui-ci est d'ailleurs catégorique : le geste posé par M. Trudeau n'est pas un acte de blackface. Il faut qu’il y ait une volonté certaine de vouloir ridiculiser et déshumaniser l’autre, et dans le cas de la première image que j’ai vue, où il était accompagné d’une jeune femme magnifique, et où il avait un très beau turban, et les femmes ne semblaient pas effrayées par sa présence... Aux États-Unis, quand on faisait du "blackface" pour ridiculiser, on mettait un regard effrayé, de grosses lèvres, des yeux un peu entourés de blanc pour obtenir un regard à la fois effrayé et effrayant.  

De fait, pour l'écrivain, l'affaire est avant tout politique. Voilà pourquoi il juge que non seulement il n'a pas à accepter les excuses du chef libéral, présentées mercredi soir, puis encore une fois jeudi, mais que les excuses en question n'ont rien à voir avec cette histoire.  

(...)  

Au dire de M. Laferrière, l'acte de contrition de Justin Trudeau est en fait une étape nécessaire dans le cadre de la campagne électorale.  

D'après lui, les gens ne sont pas toujours honnêtes sur la question du racisme. Qu'ont-ils fait contre le racisme et ceux qui s'en emparent? Ils en ont contre un homme politique qui est en campagne électorale, et à qui il est arrivé cette peau de banane.  

(...)  

Goguenard, (Dany Laferrière) s'est amusé à pousser plus loin sa réflexion sur le choix, par le futur premier ministre de l'époque, de se déguiser en personnage des Mille et une nuits : Ce serait intéressant d’aller voir un psychologue et de lui demander son avis sur Justin, qui voulait devenir Aladin, a-t-il suggéré.  

C’était un jeune homme turbulent, qui vivait en Chine avec son père, qui était très pauvre, et qui a trouvé cette lampe qui lui permet de faire des miracles, dont celui de se marier avec une princesse. Je vois très bien ce jeune homme, ce jeune Trudeau qui rêve d’épouser une princesse, et ce n’est pas du tout quelque chose de mauvais. Peut-être que ce jeune homme, qui est devenu premier ministre, voudra bien garder la lampe qui lui permettra de devenir premier ministre, encore une fois.»  

***  

À méditer.  

Le problème est cependant celui-ci. Les faits semblent avoir peu d’importance parce que nous sommes en campagne électorale.  

La lutte entre libéraux et conservateurs est serrée.  

Andrew Scheer continuera à marteler ses fausses accusations pour tenter de devancer les libéraux dans les sondages.  

L’image de Justin Trudeau, au pays et à l’étranger, en sort sérieusement amochée.  

La campagne libérale, elle, en est complètement chamboulée.  

En même temps, le scrutin fédéral étant le 21 octobre, la campagne est encore jeune.  

Les débats des chefs n’ont pas encore eu lieu.  

Bref, beaucoup d’eau coulera encore sous les ponts d’ici là.  

On le répète avec raison depuis des années. Prudence, les campagnes électorales sont de plus en plus imprévisibles. Idem pour les résultats des élections, autant au fédéral qu’au provincial.  

Aux élections fédérales de 2015, souvenons-nous qu’en début de campagne, le NPD de Thomas Mulcair partait gagnant comme alternative première aux conservateurs de Stephen Harper. Les libéraux de Justin Trudeau, eux, traînaient de la patte en troisième position.  

Or, 78 jours plus tard – eh oui, ce fut une campagne exceptionnellement longue -, le NPD avait «perdu» la campagne pendant que Justin Trudeau, lui, l’avait gagnée.  

Cette fois-ci, quel sera l’impact à terme de ce faux scandale du blackface? Seuls les électeurs en décideront.