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S’amuser à réinventer des vies

<b><i>Sale temps pour les émotifs</i></b><br />
Jean-François Beauchemin<br />
Québec Amérique, 388 pages.
Photo courtoisie Sale temps pour les émotifs
Jean-François Beauchemin
Québec Amérique, 388 pages.

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Un mot décrit bien le livre Sale temps pour les émotifs de Jean-François Beauchemin : folâtrer. Il s’amuse à plaisanter, à jouer, et on en fait autant !

Quelque 145 courts portraits composent le dernier ouvrage, son 22e !, de Jean-François Beauchemin. Et pour chacun, son approche ressemble à ce qu’il fait vivre au célébrissime Vincent Van Gogh dans le texte qui lui est consacré.

En fait, c’est plutôt le fantôme du peintre qui est mis en scène. Sortant du cimetière, celui-ci se dirige vers la mairie où il arrive « au bout d’une dizaine de minutes de marche rapide, égayée de petits bonds pleins de folâtrerie ».

C’est exactement ainsi que l’on imagine l’auteur : passant en souriant d’un texte à l’autre, par petits bonds de deux ou trois pages où l’imagination s’en donne à cœur joie !

Anecdotes abracadabrantes

La moitié de ses histoires sont consacrées à des personnages connus – de Céline Dion à Socrate, de Galilée à Léo-Ernest Ouimet – à qui il arrive des anecdotes abracadabrantes qui marqueront leur destin. L’autre moitié traite d’êtres fictifs : de la femme de Dieu en passant par un abominable homme des neiges, jusqu’à Pauline, vache qui a établi ses quartiers à la Maison-Blanche.

C’est captivant et déroutant ! Souvent drôle, mais pas toujours, comme en témoigne l’une des nouvelles : un pigeon voyageur est chargé d’un message annonçant que le président Trump a autorisé le lancer de missiles nucléaires. « Humanité anéantie », résume le bout de papier. Le texte a pour titre : « Narcisse du temps présent ».

La tendresse a aussi cours dans bien des récits, reflet de la grande humanité dont Beauchemin a déjà témoigné dans des ouvrages plus graves, comme La fabrication de l’aube ou Ceci est mon corps.

C’est que même avec le sourire, l’auteur s’intéresse toujours au sens de la vie, à la fragilité qui la fait basculer, au détail qui lui donne tout son sel, et aux hasards qui changent le cours de l’histoire. Dans Sale temps pour les émotifs, cela va du doute religieux aux petites convictions qui mènent aux grandes avancées scientifiques.

L’invention de l’avion, par exemple, est ramenée à sa plus simple expérience et on mesure toute la ténacité qu’il a fallu aux frères Wright pour que leur machine cesse de tomber dans le ruisseau et arrive enfin à lever de terre 45 secondes.

Il faudrait tout citer tant les perles se succèdent. On en retient une que déjà le texte suivant la déclasse. Relire s’impose pour savourer tous les détails dont ce bouquin fourmille. Et l’inventivité a d’autant bon goût que la langue de Beauchemin est riche et limpide.

Dans le dernier texte du livre, « La gravité et la fièvre », l’auteur se réclame lui-même d’une légèreté « voisine d’une sorte de sérieux » qu’il explique par « une vie de l’esprit toujours stupéfié par le mystère du Monde ». Son bel étonnement nous est bien transmis.