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L’appel qui pourrait entraîner la chute de Trump

L’appel qui pourrait entraîner la chute de Trump
AFP

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La retranscription partielle d’un appel téléphonique entre Donald Trump et le président ukrainien ressemble à s’y méprendre à un pistolet fumant.

Lorsque la leader démocrate de la Chambre des représentants Nancy Pelosi a finalement annoncé son intention de soumettre Donald Trump à une enquête en destitution, on savait déjà que le président avait fait des pressions pour que le gouvernement ukrainien ouvre une enquête qui pourrait compromettre sérieusement son principal rival dans la course à la présidence. Le président insistait toutefois que la publication d’une retranscription de l’échange téléphonique qu’il a eu avec le président ukrainien le 25 juillet dernier viendrait le laver de tout soupçon. En fait, c’est tout le contraire qui risque de se passer. Loin d’exonérer le président, cette retranscription est en fait potentiellement incriminante pour le président (N.B.: il s’agit en fait d’une retranscription partielle basée sur les notes manuscrites des adjoints de Trump, qui ne présente pas nécessairement fidèlement la totalité de la conversation). 

Le texte de cette retranscription partielle est disponible ici. Il convient d’en décortiquer les principaux éléments, mais d’abord, pourquoi donc Trump pensait-il que cet appel avait été «parfait», «magnifique», un «10/10»? Pas besoin d’aller plus loin que les premiers moments de l’appel pour avoir la réponse. Zelensky fait de grands efforts dès le début de l’appel pour encenser le président américain et le couvrir d’éloges, sans oublier de placer dans la conversation qu’il avait fréquenté un de ses hôtels lors d’une visite à New York. Pour s'attirer les faveurs de Trump, il suffit de flatter son ego et de garnir son portefeuille. 

On lit aussi dès le début que Zelensky remercie les États-Unis d’avoir tant fait pour son pays, ce à quoi Trump lui rétorque que la relation n’est pas tout à fait réciproque. En d’autres mots, il signifie nettement à son interlocuteur, alors même que les fonds d’aide militaire des États-Unis à l’Ukraine sont retenus par la Maison-Blanche, qu’il lui doit bien une faveur en échange de toute cette aide.

Un service en attire un autre

Plus loin, après un échange cryptique où il est question entre autres d’une firme américaine qui avait participé à l’enquête sur le vol des données informatiques du Parti démocrate en 2016, Trump demande directement à son homologue ukrainien d’enquêter sur Joe Biden et son fils Hunter (qui a été associé à une compagnie ukrainienne). Même si les allégations qui concernent Joe Biden ont été examinées attentivement par une multitude de reporters indépendants qui n’ont absolument rien trouvé de répréhensible (voir un résumé ici), Trump compte sans doute sur l’ouverture d’une enquête en Ukraine pour entretenir les doutes sur son adversaire et, idéalement, fabriquer de toutes pièces des accusations factices qui nuiraient encore plus à sa campagne. 

Il est donc clair que le président Trump ne vise rien de moins que l’implication d’un gouvernement étranger dans une attaque partisane qui vise à couper les jambes de son principal adversaire politique, en faisant implicitement peser dans la balance des centaines de millions de dollars d'aide militaire. Si ce genre de geste n'est pas un abus de pouvoir passible de destitution, il est temps de ranger la Constitution américaine aux oubliettes.

À cela s’ajoutent plusieurs éléments qui soulèvent de sérieuses questions. Par exemple, que fait l’avocat personnel du président, Rudy Giuliani, au cœur des relations des États-Unis avec une puissance européenne? En vertu de quelle autorité est-il habilité à se substituer aux diplomates et à parler au nom des États-Unis? De plus, le président demande à Zenlensky d’entrer en contact avec son Attorney General, William Barr, au sujet des enquêtes qu’il souhaite voir ouvrir sur Joe Biden et son fils, engageant ainsi un fonctionnaire dans une activité partisane. 

Chantage?

En bref, le démocrate Adam Schiff, qui est aussi président de la commission de la Chambre des représentants sur le renseignement, résume bien la situation en comparant l’échange entre Trump et Zelensky à un scénario classique de chantage par un chef mafieux. 

  • Nous faisons beaucoup pour vous aider.
  • Il n’y a pas beaucoup de réciprocité.
  • J’ai une faveur à vous demander: faites une enquête sur mon adversaire.
  • Mes gens vont rester en contact
  • C’est un beau pays que vous avez là. Il serait dommage que quelque chose lui arrive.

«Profondément troublant»

Évidemment, les républicains persistent à défendre le président en insistant que le vrai problème ici est lié à Joe Biden, mais quelques voix discordantes se sont déjà fait entendre. Par exemple, le sénateur de l’Utah et ancien candidat républicain à la présidence Mitt Romney a qualifié la retranscription de «profondément troublante». À cela viendra s’ajouter les observations du lanceur d’alerte qui finiront bien par émerger et qui ajouteront peut-être de l’eau au moulin de l’acte d’accusation contre le président. Reste à savoir si suffisamment d'autres républicains auront la même réaction que celle de Romney et auront le courage politique de poser les gestes en conséquence. 

Ceci dit, si cette nouvelle «affaire ukrainienne» est vue comme la goutte qui a fait déborder le vase et a incité les démocrates à entamer des procédures de destitution, il ne faut pas oublier le vase lui-même. On pourrait identifier au moins une demi-douzaine de chefs d’accusation possibles contre Donald Trump, mais ce dernier agit comme si l’accumulation de ces scandales majeurs l’immunisait contre toute nouvelle accusation. L’avenir dira s’il a tort ou raison.