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La crise s’aggrave pour Trump avec le rapport à charge d’un lanceur d’alerte

La crise s’aggrave pour Trump avec le rapport à charge d’un lanceur d’alerte
AFP

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WASHINGTON | Le scandale visant Donald Trump a gagné en ampleur jeudi avec la publication du document d’un lanceur d’alerte, qui accuse le président américain d’avoir “sollicité l’ingérence” de l’Ukraine dans sa campagne de réélection et la Maison-Blanche d’avoir essayé de garder cette démarche secrète.  

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Ces nouvelles révélations ont encore fait monter la pression sur le président américain, visé depuis mardi par une procédure de destitution qui a peu de chances d’aboutir, mais augure d’une âpre bataille d’ici aux élections de novembre 2020.  

« C’est une honte », les démocrates se conduisent « comme des pirates », « il doit y avoir un moyen de les arrêter », a éructé le milliardaire républicain, très remonté contre ce qu’il qualifie de « pire chasse aux sorcières de l’histoire des États-Unis ».   

De son côté, l’opposition s’est emparée du document du lanceur d’alerte pour accuser la Maison-Blanche d’avoir cherché à « étouffer le scandale » né d’un appel téléphonique, le 25 juillet, entre Donald Trump et son homologue ukrainien.   

Lors de cet échange, le président américain a demandé à Volodymyr Zelensky d’enquêter sur l’ancien vice-président démocrate Joe Biden, bien placé pour l’affronter en 2020.  

La conversation a perturbé un mystérieux lanceur d’alerte, membre de la communauté du renseignement qui, début août, a transmis ses inquiétudes à sa hiérarchie.  

Le président « a utilisé les capacités de sa fonction pour solliciter l’ingérence d’un pays étranger dans l’élection de 2020 », dénonce-t-il dans ce document, rendu public après un bras de fer entre le Congrès et l’exécutif.  

Les avocats de la Maison-Blanche sont ensuite « intervenus pour verrouiller toutes les archives liées à l’appel téléphonique », notamment en ordonnant de les conserver dans un « système électronique distinct » de celui utilisé habituellement, ajoute-t-il.  

Pour lui, cela prouve que l’entourage du président « comprenait la gravité de ce qui s’était passé ».   

« Étouffer » l’affaire   

L’auteur de ce signalement, jugé « crédible » par l’inspecteur général des services du renseignement, précise ne pas avoir directement assisté à l’appel, mais avoir échangé avec plus d’une demi-dizaine de responsables « très perturbés » par l’échange.  

Interrogé jeudi au Congrès, le directeur du renseignement national (DNI) Joseph Maguire a déclaré ne pas connaître l’identité du mystérieux lanceur d’alerte et a juré que personne, dans l’entourage du président, ne lui avait demandé d’enquêter pour la découvrir.  

D’après le New York Times, il s’agit d’un homme, employé de la CIA qui fut un temps détaché à la Maison-Blanche. Ses avocats ont reproché au journal de mettre leur client en danger.  

« Vous savez ce qu’on faisait dans l’ancien temps (...) en cas de trahison par des espions? », a d’ailleurs glissé Donald Trump lors d’un échange privé qui a fuité jeudi dans le Los Angeles Times. « On traitait ça un peu différemment d’aujourd’hui... »  

Mais officiellement, la Maison-Blanche minimise la portée de son signalement, « une compilation de récits de troisième main et d’articles de presse ».  

« Rien n’a changé avec la publication » de ce document, a assuré sa porte-parole Stephanie Grisham, en assurant qu’il ne montrait rien « d’inapproprié ».  

Mais pour la présidente démocrate de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, le choix de la Maison-Blanche de conserver l’appel sur un serveur réservé aux contenus classifiés ou sensibles, est « une manœuvre pour étouffer » le scandale.  

« Nous devons mener une enquête pour clarifier les faits, nous n’allons pas nous précipiter sur les conclusions », a poursuivi Mme Pelosi, qui a longtemps freiné l’aile gauche du parti démocrate désireuse d’initier une procédure de destitution contre Donald Trump.  

Mais, a-t-elle ajouté, « le mépris du président pour la Constitution est chaque jour plus évident ».  

« Formidable »   

La veille, la publication du compte-rendu de la conversation téléphonique avait suscité le même type de réactions, MM. Trump et Zelensky qualifiant leur échange de « normal », les démocrates le jugeant « accablant ».  

Dans cette discussion, l’asymétrie de la relation est notable. Les États-Unis ont « été très très bons à l’égard de l’Ukraine » sans que cela ait été « forcément réciproque », souligne Donald Trump, avant d’évoquer Joe Biden et les affaires en Ukraine de son fils Hunter.  

« Beaucoup de gens veulent en savoir plus sur le sujet, donc cela serait formidable si vous pouviez vous pencher dessus », dit-il à Volodymyr Zelensky, un novice en politique élu en avril à la tête de son pays très dépendant du soutien américain.  

Quelques jours avant l’appel entre les deux dirigeants, Donald Trump avait d’ailleurs gelé près de 400 millions de dollars d’aide destinée à Kiev, qui ont finalement été débloqués début septembre.  

Les démocrates le soupçonnent d’avoir utilisé ce levier pour faire pression sur M. Zelensky.  

Comme ils contrôlent la Chambre des représentants, Donald Trump risque bien d’être mis en accusation (« impeachment » en anglais), ce qui n’est arrivé qu’à deux de ses prédécesseurs. Toutefois, il a peu de chances d’être destitué, les républicains ayant gardé la majorité au Sénat qui, selon la Constitution, serait ensuite chargé de le juger.  

  

Ce que dit le lanceur d’alerte contre Donald Trump
  

Voici les principaux points de cette lettre de neuf pages.   

Sources  

Le nom de l’auteur du signalement n’est connu pour l’instant que de l’inspecteur général du renseignement national. Le lanceur d’alerte écrit dans sa lettre qu’il tient ses informations de plus d’une demi-douzaine de responsables américains.   

Dissimulation  

La Maison-Blanche est accusée d’avoir enregistré le compte-rendu de l’appel téléphonique sur un serveur réservé aux contenus classifiés ou sensibles, utilisés par le Conseil de sécurité nationale pour par exemple des opérations de renseignement. D’ordinaire, les comptes-rendus de conversations sont placés sur un serveur permettant au reste de l’administration et aux ministres de les consulter.   

«Des responsables de la Maison-Blanche m’ont raconté qu’ils avaient été +enjoints+ par les avocats de la Maison-Blanche de retirer la transcription électronique du système informatique où de telles transcriptions sont d’ordinaire conservées», écrit le lanceur d’alerte.   

«Ces différents actes ont mis en évidence, à mes yeux, que des responsables de la Maison-Blanche comprenaient la gravité de ce qu’il s’était passé lors de cet appel», poursuit le lanceur d’alerte.   

En annexe, il ajoute: «D’après des responsables de la Maison-Blanche à qui j’ai parlé, ce n’était “pas la première fois” sous cette administration qu’une transcription présidentielle était placée dans ce système (...) purement dans le but de protéger des informations politiquement sensibles, et non sensibles d’un point de vue de sécurité nationale».   

Ingérence  

Le motif du signalement du lanceur d’alerte est explicitement écrit dès le deuxième paragraphe: «Dans le cadre de mes fonctions officielles, j’ai été informé par plusieurs responsables du gouvernement américain que le président des États-Unis utilisait les capacités de sa fonction pour solliciter l’ingérence d’un pays étranger dans l’élection de 2020 aux États-Unis».   

Le 25 juillet, après quelques banalités, le président Trump « a utilisé le reste de l’appel pour promouvoir ses intérêts personnels », en l’occurrence:      

  • enquêter en Ukraine sur son rival politique Joe Biden (candidat à l’investiture démocrate pour la présidentielle américaine de 2020) et son fils Hunter;   
  • enquêter sur une origine ukrainienne aux accusations d’ingérence russe dans la campagne présidentielle américaine de 2016;   
  • et rencontrer «deux personnes explicitement désignées par le président comme ses émissaires personnels» sur ces sujets, l’ancien maire de New York Rudy Giuliani, et le ministre de la Justice Bill Barr.      

Canaux parallèles et pressions  

Le lanceur d’alerte retrace enfin les voyages et déclarations de Rudy Giuliani en tant qu’«émissaire» de M. Trump. Il rapporte ainsi une rencontre de M. Giuliani à Madrid vers le 2 août dernier avec un conseiller du président ukrainien nommé Andriy Yermak.   

«À partir de la mi-mai, plusieurs responsables américains m’ont dit qu’ils étaient profondément inquiets par ce qu’ils percevaient comme le contournement de la part de M. Giuliani des processus de décision liés à la sécurité nationale afin de nouer le dialogue avec des responsables ukrainiens et de relayer des messages entre Kiev et le président», rapporte le lanceur d’alerte.   

Il explique aussi avoir appris de sources gouvernementales que le nouveau pouvoir ukrainien avait reçu le message que la relation entre les deux présidents dépendrait de la volonté de M. Zelensky de «jouer le jeu», avec l’aide militaire américaine à l’Ukraine dans la balance. En juillet, M. Trump a ainsi ordonné personnellement la suspension de cette aide, écrit le lanceur d’alerte.