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Lettres troublantes

Lettres au frère Marie-Victorin
Photo courtoisie Lettres au frère
Marie-Victorin, Marcelle Gauvreau, Éditions Boréal, 280 pages

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Lors de la parution, au printemps 2018, de la correspondance secrète que le frère Marie-Victorin entretenait avec sa confidente Marcelle Gauvreau, qu’il appelait affectueusement « ma chère fille » ou « ma chère enfant », j’avais été agréablement surpris. Le célèbre botaniste en soutane s’intéressait de près, de très près même à la sexualité féminine, au point de tenter toutes sortes d’expériences empiriques auprès de prostituées cubaines lors de ses voyages dans l’île des Caraïbes. Au nom de la science.

Voici qu’on publie maintenant la correspondance de cette confidente, c’est-à-dire « les lettres biologiques » que celle-ci écrivait à son mentor, dans une sorte de dynamique « libido sciendi » où le frère l’incitait à découvrir les secrets les plus intimes auprès de ses amies, dans le Québec des années 1930, alors que la sexualité est un sujet quasi tabou.

Marcelle Gauvreau, sœur de Jean-Marie Gauvreau, le fondateur de l’École du meuble, sera secrètement amoureuse du frère Marie-Victorin, à tel point de lui avouer une fidélité à vie, ce qui signifie un célibat assumé. Pendant une décennie, elle entretiendra une correspondance avec lui, acceptant d’être l’émissaire et la complice qui l’informera sur la sexualité féminine. Car Marie-Victorin l’envoie en mission auprès de ses amies qui peuvent, elles, avoir des relations sexuelles. Son « cher papa Victorin », comme elle l’appelle affectueusement, veut tout savoir sur le sujet, y compris pendant la période des menstruations, y compris pendant les baisers échangés entre un homme et une femme, alors que se produisent des « émissions vaginales », selon l’intensité du baiser.

Marcelle Gauvreau voue un culte infini à son « cher père ». Chaque lettre est l’occasion de lui avouer son admiration sans bornes, son dévouement assuré, sa reconnaissance infinie — je vous dois même la santé, lui écrit-elle —, sa passion secrète. On peut penser qu’elle souffre de ne pas pouvoir « consommer » charnellement cet amour dévorant, mais non, elle le porte en elle allégrement, comme une mystique devant le Christ crucifié. Elle lui avoue qu’elle ne pourrait vivre sans lui, que son entrée à l’Institut botanique relève du miracle, un miracle dont elle connaît bien l’auteur, et qu’ils sont deux inséparables dans ce « mariage moral ». Lorsque le frère Marie-Victorin meurt subitement dans un accident de voiture, le 15 juillet 1944, elle avoue candidement : « Il était tout pour nous et il semble que nous ne soyons plus rien sans lui. » Ce qui aujourd’hui susciterait un tollé, et pas seulement chez les féministes.

Expérience ultime

La lettre la plus surprenante est certainement celle du 21 mai 1939, en réponse à celle du frère Marie-Victorin du 29 avril, où il est question d’une expérience ultime avec Lydia, une prostituée cubaine. Marcelle approuve entièrement les agissements scientifiques de son « petit père ». Elle est à ce point curieuse, elle aussi, pour lui demander : « Avez-vous pu comparer si l’orgasme vénérien dans lequel sombra Lydia lorsque Mary lui lécha la vulve et le clitoris fut le même exactement que le jour où vous-même aviez manipulé le clitoris pour étude ? » Et de s’interroger ensuite sur les trente-deux positions du coït et de l’utilisation du godemiché pour parvenir à l’orgasme. Elle conclut : « Mais à vrai dire, ce spectacle doit laisser une impression de dégoût. Tout cela est si peu naturel : l’amour entre femmes, c’est tellement ridicule. » Sans toutefois nier que les deux femmes aient pu parvenir successivement à un véritable orgasme, sans feinte.

Gauvreau s’attarde à tous les détails de l’expérience tentée par son « petit père », surtout elle justifie son comportement qui ne saurait aller « trop loin », comme le font les autres clients des prostituées. Apparemment, il n’y a que le côté scientifique qui compte chez l’homme d’Église qui, avec le temps, doit avoir appris à se méfier des « serpents femelles ». Rien n’est interdit à la curiosité scientifique. Jouissif.