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Aucune limite de dépenses pour Pierre Fitzgibbon

Le ministre de l’Économie peut investir autant qu’il le souhaite pour soutenir les entreprises québécoises

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Photo d'archives, Simon Clark Le ministre Fitzgibbon, ici en mêlée de presse, à l’Assemblée nationale, promet plus de transparence de la part d’Investissement Québec en ce qui a trait aux retombées économiques.

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Même si le Québec est déjà le champion canadien de l’aide aux entreprises, le ministre de l’Économie, Pierre Fitzgibbon, ne se fixe aucune limite quant aux fonds publics qui pourront y être consacrés.

« Nous avons carrément un programme qui est illimité en termes de ce qu’on peut faire pour aider l’économie », affirme le puissant ministre au cours d’une entrevue avec Le Journal.

La logique du gouvernement de François Legault est simple : l’État doit tout faire pour encourager les entreprises québécoises à investir massivement dans les nouvelles technologies afin de rattraper leur retard de productivité.

Pierre Fitzgibbon explique que le taux d’automatisation des entreprises québécoises n’est que de 25 %, contre 55 % aux États-Unis. Il veut rattraper ce retard d’ici 10 ans.
Photo Agence QMI, Mario Beauregard
Pierre Fitzgibbon explique que le taux d’automatisation des entreprises québécoises n’est que de 25 %, contre 55 % aux États-Unis. Il veut rattraper ce retard d’ici 10 ans.

« Le taux d’automatisation est évalué à environ 25 % au Québec, alors qu’il est de 55 % aux États-Unis et de 75 % en Allemagne, affirme M. Fitzgibbon. [...] J’aimerais qu’on dise, dans dix ans, que le Québec a rattrapé cet écart-là. »

En septembre, Québec a annoncé plus de 50 M$ en aide aux entreprises. Dans cinq cas, le financement du gouvernement couvrira la moitié, voire plus, du coût total des projets.

L’État qui pardonne

« Je suis prêt à payer une somme supérieure à ce qui n’a jamais été fait, explique Pierre Fitzgibbon. [...] Je fais des prêts et je dis : “On va mesurer dans le temps”. Si le risque s’est avéré trop grand, il y aura un pardon sur le prêt, donc ça deviendra une subvention. Mais de l’autre côté, si ça se passe bien, on va en tirer profit et on va récupérer notre mise avec un rendement intéressant. L’intervention financière du gouvernement doit être en arrimage avec les retombées économiques qu’on peut en tirer. »

« Je ne me gêne pas pour dire ce que je pense. Ça peut être un défaut des fois, mais ça peut être une qualité aussi. » – Pierre Fitzgibbon

Il n’est donc plus question que le bras financier du gouvernement, Investissement Québec (IQ), cherche à obtenir les meilleurs rendements chaque année. « Ça, c’est une vision à très court terme, très étroite. Moi, je dis : “On va voir le rendement économique global.” »

En revanche, M. Fitzgibbon promet qu’IQ sera plus transparent quant aux retombées économiques de ses interventions. « Si je ne fais pas ça, c’est sûr que les gens vont dire : “C’est une boîte noire et le ministre a les deux mains dedans, il fait ce qu’il veut”. Ce n’est pas la façon dont je veux travailler. »

Se qualifiant lui-même de « bibitte spéciale », l’homme de 64 ans reconnaît que son style « n’est peut-être pas conforme à ce qu’on a vu dans le passé ».

« Mais pour les enjeux économiques auxquels on fait face, des gens comme moi, qui sont plus hands-on [impliqués], je pense que c’est approprié. [...] Je ne suis pas superficiel. J’entre en profondeur dans les dossiers. »

Plus de 200 rencontres

« En toute modestie, je pense que ce que j’apporte aujourd’hui, c’est quelque chose dont le Québec a besoin. » –Pierre Fitzgibbon

Les portes de son bureau sont grandes ouvertes aux entrepreneurs et aux représentants de firmes étrangères. De novembre 2018 à la fin juin, M. Fitzgibbon a eu plus de 200 rencontres, alors que sa prédécesseure, la libérale Dominique Anglade, avait mis plus de deux ans à en faire autant.

Comme il connaît bien des gens dans le monde des affaires, les accusations de conflits d’intérêts ont vite fusé. Mais qu’importe : il n’a pas l’intention de s’empêcher d’approuver un investissement gouvernemental dans une entreprise comme Polycor, même si celle-ci est représentée par un lobbyiste qui fait partie de ses amis.

« Un conflit d’intérêts, c’est quand une personne place ses intérêts personnels en avant de ceux de la communauté qu’il veut desservir, soutient-il. Dans mon cas, il n’y a eu aucune initiative du ministère de l’Économie qui m’a permis de m’enrichir. »

Pierre Fitzgibbon sur...

Le Journal a demandé à l’homme fort du développement économique du Québec de se prononcer sur des sujets chauds.


LES SIÈGES SOCIAUX

La vente d’entreprises québécoises à des intérêts étrangers n’empêche pas M. Fitzgibbon de dormir. « On va en perdre, dit-il. Je suis plus préoccupé d’avoir de plus gros sièges sociaux, pas juste en termes de personnes, mais de solidité financière, qui peuvent rayonner à l’international. Je pense que c’est vraiment sur ça qu’il faut focaliser. Il faut être capable de nourrir ces entreprises-là, qui peuvent devenir les prochains Couche-Tard et CGI. C’est ça le focus plus que de tout garder ce qui est un siège social au Québec. Puis, on complète ça avec des filiales étrangères fortes, comme Airbus. »


LE RÔLE DE LA CAISSE DE DÉPÔT

Pierre Fitzgibbon connaît bien la Caisse pour avoir siégé à son conseil de 2009 à 2012. L’institution pourrait-elle être marginalisée au Québec avec l’expansion d’IQ ? Le ministre ne le croit pas. « Je parle régulièrement [au PDG de la Caisse, Michael Sabia], pas pour lui dire quoi faire, mais pour comprendre ce qu’il fait. Parce que c’est très important qu’IQ soit complémentaire à la Caisse de dépôt. » Il explique qu’IQ peut « se tasser » d’un dossier quand la Caisse est bien en selle et prendre le relais « s’il y a trop de risques » pour elle.


LA POLITISATION D’INVESTISSEMENT QUÉBEC

La réforme du ministère de l’Économie et d’IQ, qui donnera plus de pouvoirs que jamais au ministre, fait craindre à certains experts une politisation accrue du processus décisionnel. « Tu peux avoir un ministre qui tape sur la table, mais les sous-ministres ont leur indépendance », répond le principal intéressé. « Je ne pense pas qu’un ministre puisse avoir un contrôle absolu. Le fonctionnement de l’État québécois, heureusement d’ailleurs, fait en sorte qu’il y a des mécanismes de protection. Moi, je ne suis pas inquiet. »


L’INDUSTRIE PHARMACEUTIQUE

Ancien PDG d’Atrium Innovation, un fabricant de suppléments alimentaires, Pierre Fitzgibbon a l’industrie pharmaceutique à cœur. La semaine dernière, il a profité d’une conférence de l’industrie à Boston pour rencontrer des dirigeants d’entreprises pharmaceutiques américaines. « Je me suis donné comme mission de ramener les grandes pharmas au Québec, annonce-t-il. Je pense qu’à terme, on va réussir, peut-être pas à toutes les ramener, mais vous allez en avoir quelques-unes. »


LA FILIÈRE DU LITHIUM

Le ministre reconnaît que l’exploitation du lithium au Québec a mal commencé. Les deux projets les plus avancés, North American Lithium et Nemaska Lithium, connaissent des difficultés. Mais pour le gouvernement, il faut persévérer puisque ce métal utilisé dans les batteries est voué à un bel avenir. Québec dévoilera d’ailleurs, cet automne, une politique sur le lithium. « On doit, comme gouvernement, contrôler comment le lithium va être extrait, transformé, et à qui on va le vendre », affirme M. Fitzgibbon.


LES SAUVETAGES PÉRILLEUX

Diamants Stornoway, Groupe Capitales Médias, North American Lithium : malgré la bonne tenue de l’économie, Québec a dû voler au secours de plusieurs entreprises en difficulté ces derniers mois. Des sauvetages qui ont coûté des millions de dollars à l’État et dont le succès reste bien incertain. Malgré tout, M. Fitzgibbon est prêt à le refaire. Le gouvernement a un « fonds 911 » pour ces situations. « Il n’y a pas de limites [à ce fonds], explique-t-il. S’il manque de l’argent, on va en remettre. »

Un initié du Québec inc.

Le ministre Pierre Fitzgibbon, vendredi, devant la Chambre de commerce du Montréal métropolitain.
Photo Agence QMI, Mario Beauregard
Le ministre Pierre Fitzgibbon, vendredi, devant la Chambre de commerce du Montréal métropolitain.

Comme François Legault, Pierre Fitzgibbon a été PDG. De 2007 à 2014, il a dirigé Atrium Innovations, une entreprise québécoise de suppléments alimentaires qui a été vendue à des intérêts étrangers pour plus d’un milliard de dollars. Avant cela, le comptable de formation avait occupé des postes de direction à la Banque Nationale, chez Telesystem et chez Domtar, entre autres.

Le fait qu’il soit indépendant de fortune le rend-il moins vulnérable face à d’éventuelles influences indues ? « Ce n’est pas ce qui compte, lance-t-il. Ce qui compte, c’est que je suis indépendant d’esprit. »