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Un amour qui ne semble pas partagé

Au tournoi de golf de la Fondation du CHUM, Serge Savard a posé avec Geoff Molson et Jonathan Drouin.
Photo d’archives Au tournoi de golf de la Fondation du CHUM, Serge Savard a posé avec Geoff Molson et Jonathan Drouin.

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D’aussi loin que je me souvienne, Serge Savard a toujours dit que sa biographie s’intitulerait Condamné à gagner.

À ses yeux, ce titre évoquait fidèlement ce qu’il a vécu comme joueur et directeur général du Canadien.

C’était l’époque où les grandes équipes du Tricolore devaient rapporter la coupe Stanley à leurs partisans tous les printemps. Ça n’arrivait pas toujours, bien sûr, mais souvent quand même. Le Tricolore a remporté la coupe huit fois durant les 14 saisons que Savard a disputées avec l’équipe.

Pendant toutes ces années, celles qui ont suivi et encore aujourd’hui, Savard a toujours dit que le Canadien d’alors jouait avec la peur de perdre. Lors de la saison 1976-1977, ils n’ont perdu que huit fois. Mais chaque défaite était perçue comme un désastre national. Pas pour rien que Savard et ses coéquipiers craignaient de perdre chaque fois qu’ils sautaient sur la glace.

Deux autres titres, soit Le sénateur et Canadien jusqu’au bout, ont été soumis à un groupe de discussion pour son livre. C’est le deuxième qui a été retenu, et haut la main.

Sentiment étrange

Comme tous les grands joueurs qui ont porté le chandail bleu, blanc, rouge avec fierté, Savard est identifié au Canadien à vie. Pas grave s’il a répondu à l’invitation de son grand ami John Ferguson d’évoluer chez les Jets de Winnipeg, avec lesquels il a joué deux ans.

Pour le peuple québécois, Savard a été marqué au fer rouge du sigle du CH. Il le dit lui-même depuis toujours. Or, dans les dernières pages de son bouquin magnifiquement rédigé par le journaliste Philippe Cantin, il se demande si son grand amour du Tricolore est réciproque.

« [Mais] aujourd’hui, et je le constate avec déception, j’éprouve parfois un sentiment bizarre, comme si ma loyauté envers les Molson avait été plus forte que la leur envers moi. »

Le passé disparaît

On peut toujours dire qu’ainsi vont les choses dans le monde des affaires et qu’il est difficile de concilier travail et amitié.

Mais, quelque part, cette réflexion de Savard rejoint les propos que m’a tenus Stéphane Richer au tournoi de golf du Canadien, le mois dernier, selon lesquels Marc Bergevin ne tient pas à voir les anciens joueurs de l’organisation dans l’entourage de son équipe.

Encore hier, José Théodore racontait dans sa chronique hebdomadaire publiée dans nos pages que Bergevin n’avait visiblement pas envie de saluer Savard après la victoire des siens, samedi dernier, à Toronto. Théodore avait assisté au match en compagnie de Ken Dryden, Yvan Cournoyer et Savard dans une loge louée par des gens d’affaires.

Savard n’en a pas fait de cas.

« Il était 30 pieds devant nous », a-t-il dit en insinuant que Bergevin ne l’avait peut-être pas vu.

Bergevin savait peut-être déjà que Savard lui lancerait une courbe le lendemain à Tout le monde en parle. Pour ceux qui n’auraient pas vu l’émission, Savard a raconté qu’il avait insisté sur l’importance pour le Canadien de compter des joueurs québécois dans sa formation lorsqu’il a participé au processus d’embauche de Bergevin au poste de directeur général.

« Il m’a entendu, mais il ne m’a pas écouté, » a-t-il répondu à Guy A. Lepage quand ce dernier lui a demandé comment Bergevin avait réagi.

Les efforts y sont-ils ?

Il faut dire que le contexte n’est plus le même. Les joueurs viennent de tous les pays où le hockey est populaire. Les Américains ont fait des pas de géant, tandis que le Québec a perdu de son lustre en la matière.

« Oui, les temps ont changé, a convenu Savard, qui était pris dans un bouchon aux abords du pont Jacques-Cartier quand on s’est parlé.

« Là où je m’interroge, c’est de savoir si la direction actuelle met tous les efforts pour repêcher des joueurs québécois. Quand j’étais DG, on comptait cinq recruteurs au Québec. On ne voulait pas commettre d’erreurs.

« Après mon départ, il n’y en avait plus qu’un seul, et c’était Denis Morel, un ancien arbitre. Ce n’était pas un gars de hockey. Et quand je parle de talents québécois, je ne pense pas juste aux francophones.

« La langue première de Sergio Momesso, qu’on a repêché dans le temps, était l’anglais. Loin de moi l’idée, d’ailleurs, de vouloir créer une bataille entre les Anglos et les Francos. On doit toujours choisir les meilleurs joueurs disponibles. Mais à talent égal, on doit prioriser le talent québécois.

« Il y en a deux [Jonathan Drouin et Philipp Danault] actuellement chez le Canadien, et ils ont été obtenus dans des transactions, a continué Savard dans le même souffle.

« Ce n’est peut-être plus possible d’en avoir beaucoup de nos jours. Mais qu’est-ce que les gens diraient si les Nordiques étaient là et qu’ils comptaient plus de joueurs québécois que nous à Montréal ? »

On reconnaît bien les ardeurs nationalistes du Sénateur, lui, un grand apôtre du régime fédéraliste. Mais il n’avait pas terminé. Il m’a demandé à brûle-pourpoint combien il restait de joueurs de la formation du Canadien d’il y a quatre ans.

- Euh ! laisse-moi y penser. Il y avait Carey Price pis...

« Tu vois, tu ne t’en souviens pas, m’a-t-il envoyé, fier de son coup.

« Ce que je veux dire, c’est qu’avec tout le roulement de joueurs qu’il y a au fil des années, il n’y a pas plus de Québécois chez le Canadien. »

Savard venait encore de passer son point. Et pour ceux qui veulent savoir, Paul Byron, Phillip Danault, Brendan Gallagher, Jeff Petry et Shea Weber, qui venait d’arriver, étaient avec Price les autres joueurs de la formation 2016-2017 encore avec l’équipe.

Laissé en plan par Geoff Molson

De ses rapports avec Geoff Molson, Savard raconte que le copropriétaire et président du Canadien lui avait exprimé le désir qu’il revienne avec l’organisation lors de l’embauche de Bergevin.

Savard m’avait confié dans le temps qu’il aurait aimé travailler deux ans avec Bergevin pour l’aider, entre autres choses, à se familiariser avec les spécificités du marché montréalais.

Pour lui, ça aurait été en même temps comme une réhabilitation relative à son congédiement par Ronald Corey, qu’il n’accepte toujours pas 24 ans plus tard. Geoff Molson n’a jamais donné suite à son idée avec Savard. Il craignait peut-être que la présence de ce géant porte ombrage à Bergevin.

Mais il n’a pas à craindre que Savard renie l’organisation à laquelle il a consacré 33 années de sa vie. Le Canadien demeurera toujours toute la vie de Serge Savard.