/news/society
Navigation

Privée de 60 000$ à la retraite en raison des ratés du système de paie Phénix

Johanne Breton multiplie les démarches depuis un an pour obtenir son dû

Privée de 60 000$ à la retraite en raison des ratés du système de paie Phénix
Photo Jean-François Desgagnés

Coup d'oeil sur cet article

Une fonctionnaire de Québec qui a consacré près de 30 ans de sa vie au gouvernement fédéral n’a pas accès à sa pleine retraite, puisque le système de paie Phénix ne lui a toujours pas versé une somme de 60 000 $.

Le système de paie Phénix, dont les dérapages ont fait la manchette au cours des dernières années, a fait une nouvelle victime.

Johanne Breton, de Charlesbourg, est sans nouvelles des 60 000 $ que lui doit son employeur, et ce, six mois après sa retraite.

«Ça n’a aucun bon sens. Je suis comme un peu désespérée honnêtement, raconte-t-elle. Je trouve ça aberrant. J’ai toujours donné mon 150 % à mon travail, j’étais tout le temps la fille à son affaire qui ne prenait pas cinq minutes de pause, toujours au maximum.»

  • ÉCOUTEZ l'entrevue de Johanne Breton à QUB Radio:

Johanne Breton a entamé sa carrière au gouvernement fédéral au début des années 1990, au ministère de l’Emploi et du Développement social Canada. Conseillère durant des années, son employeur a reconnu en février 2018 que ses tâches relevaient plutôt d’un poste de consultante en expertise opérationnelle.

À bout de patience, Johanne Breton sympathise avec les autres employés de l’État qui font face aussi à des problèmes de paie découlant de Phénix. « Il y a du monde qui ont été sans paie, qui ont fait faillite, qui ont tout perdu. Je ne suis pas dans cette situation-là. Mais je me dis : cet argent-là, j’ai travaillé tellement fort pour l’avoir », dit-elle.
Photo Jean-François Desgagnés
À bout de patience, Johanne Breton sympathise avec les autres employés de l’État qui font face aussi à des problèmes de paie découlant de Phénix. « Il y a du monde qui ont été sans paie, qui ont fait faillite, qui ont tout perdu. Je ne suis pas dans cette situation-là. Mais je me dis : cet argent-là, j’ai travaillé tellement fort pour l’avoir », dit-elle.

Ajustement à la hausse

Mme Breton a donc eu droit à un ajustement de salaire à la hausse et rétroactif aux cinq années précédentes.

Si sa paie a dès lors été modifiée, Mme Breton n’a jamais reçu un sou du montant de sa rétroaction. Sa prime au bilinguisme, qu’elle devait recevoir depuis 2016, n’a été versée que sur deux paies. Coût de la créance? 30 000 $.

À l’automne 2018, Johanne Breton a joint le « centre de contact avec la clientèle », point de chute canadien des doléances liées à Phénix, pour les informer de sa situation.

Le temps pressait pour la fonctionnaire, qui planifiait sa retraite pour le printemps suivant.

«Je voulais que ce soit réglé avant que je parte, parce que ça allait avoir un impact sur mes prestations de retraite», explique la dame, précisant que ces prestations sont basées sur la moyenne salariale des cinq années consécutives les mieux rémunérées.

Indemnité manquante

Malgré les appels répétés, la situation n’a pas été corrigée. Et Johanne Breton a pris sa retraite, en avril 2019. Une nouvelle problématique s’est dessinée avec Phénix : l’employée n’a jamais reçu une indemnité de départ, aussi estimée à 30 000 $.

La nouvelle retraitée se retrouve ainsi avec 60 000 $ en moins dans son compte en banque et une prestation de retraite amputée d’environ 2200 $ par année, selon ses calculs.

Au «centre de contact à la clientèle», son dossier n’avançait pas. Jusqu’à ce que Le Journal pose des questions sur cette affaire, la semaine dernière.

Moins de 48 heures après les démarches du Journal, Mme Breton a reçu un courriel des ressources humaines selon lequel ses «problèmes de rémunération sont en cours de résolution» et qu’un conseiller communiquera avec elle sous peu.

«On dirait bien que vous avez réussi à les faire bouger», a commenté la nouvelle retraitée.

Le fiasco de ce système de paie

  • En fonction depuis février 2016, le système de paie Phénix devait permettre au gouvernement fédéral d’économiser 70 M$ par année.
  • Il a nécessité des investissements de 309 M$ au départ. Il en a coûté jusqu’ici près de 1,2 G$ pour corriger les erreurs.
  • La plate-forme n’a connu que des ratés dès sa mise en service: des employés sont sous-payés, d’autres sont privés de rémunération ou alors payés en trop. La moitié des quelque 300 000 fonctionnaires fédéraux sont touchés par ces erreurs.
  • Le fédéral estime qu’il faudra débourser 2,6 G$ sur cinq ans pour corriger le tir. Après quoi la mise en place d’un nouveau système évalué à 57 M$ pourra débuter. Il en coûtera ensuite environ 100 M$ par année pour assurer son fonctionnement.

D’autres cas problématiques

  • Éric Drouin, fonctionnaire pour le ministère Innovation, Sciences et Développement économique Canada, n’a pas été payé pendant six mois. Le père de famille a été placé en arrêt de travail quelques mois à partir de février 2017, tant la pression du stress et des dettes était forte. Puis Phénix s’est mis à lui réclamer des trop-perçus. Et il risquait de perdre son emploi au Bureau du surintendant des faillites parce qu’il est forcé d’en faire une lui-même, à cause des répercussions de Phénix sur sa situation financière.
  • L’ex-fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères Louise De Sève attendait depuis trois ans sa dernière paie, évaluée à 2000 $. À la retraite depuis août 2016, elle n’a jamais pu encaisser son dernier chèque, bien qu’elle continue de recevoir toutes les deux semaines une prime de 8 $ parce qu’elle est bilingue. Même si elle ne travaille plus.
  • Affligée par un cancer du sein, Marnie Pohlmann affirmait en 2018 avoir eu des pensées suicidaires lorsque ses ennuis avec Phénix sont apparus, en 2016. L’adjointe administrative a dû rembourser d’un coup quelque 16 000 $ en raison de trop-perçus, puisqu’elle recevait toujours son salaire durant son congé de maladie. Durant sa rémission, l’assurance invalidité n’a pas été enclenchée à cause de Phénix. S’en est suivi une spirale bureaucratique pour obtenir son dû.