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En politique comme en amour...

Justin Trudeau
Photo AFP Justin Trudeau

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En politique, les analogies avec les relations amoureuses sont vieilles comme le monde. Elles le sont parce qu’elles ont souvent quelque chose de très vrai. 

Un exemple parmi d’autres : depuis aussi longtemps que je me souvienne, la relation politique houleuse entre le Québec et le Canada a été comparée à celle d’un vieux couple qui, pour éviter le divorce, s’«endure» mutuellement tout en faisant chambre à part. Difficile de dire le contraire... 

À la lumière des dynamiques politiques changeantes des dernières années, je vous en soumets une autre. Ce qui, en même temps, permet de jeter un meilleur coup d’œil sur la quête des premiers ministres pour un deuxième mandat. 

Comme vient justement de le vivre le premier ministre canadien Justin Trudeau, obtenir un deuxième mandat majoritaire consécutif n’est plus un figure obligée. Ni en politique canadienne, ni en politique québécoise. Pourquoi? 

Nous sommes en multipartisme effectif depuis quelques années Ce qui, par définition, scinde les électorats de manière tout à fait imprévisible en début de campagne. 

Les électeurs sont également plus volatiles. Notre mode de scrutin créée aussi des dissonances majeures entre le vote populaire et le nombre de sièges. 

Revenons à Justin Trudeau. 

Sa plus grande erreur est d’avoir pris pour acquis une seconde victoire majoritaire d’affilée. Or, en politique comme en amour, prend l’autre pour «acquis» est un terrain particulièrement miné. La continuation saine d’une relation se mérite au jour le jour, non pas seulement en situation d’urgence. 

Prendre l’autre pour «acquis» rend paresseux, mais ça rend aussi sourd et aveugle aux besoins de l’autre membre du couple. Ou, pour un premier m ministre, sourd aux besoins de la population. Si ces mêmes besoins sont ignorés trop longtemps ou à répétition, c’est là que le désamour commence à s’installer. 

En politique comme en amour, pour un premier ministre sortant, quel qu’il soit, demander aux électeurs un deuxième mandat majoritaire consécutif exige en effet tout le contraire de la paresse. 

Cela exige du travail attentionné, de l’effort, de l’humilité, du respect, de l’écoute et même, si nécessité il y a, de ne pas hésiter à aller chercher de bons «conseils» de professionnels. 

Cela exige aussi un partage équitable du pouvoir décisionnel. 

En politique comme en amour, dès qu’un des deux membres du «couple» commence à prendre des décisions unilatérales qui affectent négativement le bien-être de l’autre et ce faisant, du couple, un tel comportement finira invariablement par miner la relation. Cela est tout aussi vrai entre un premier ministre et son électorat. 

Cela exige également de l’honnêteté, de la transparence. 

Ce qui ne veut pas dire qu’il faille «tout dire», mais qu’il faille dire ce qui affecte l’autre et le couple. En politique comme en amour, rien n’est plus dangereux pour la pérennité d’une relation que le mensonge, les cachotteries. Bref, ce que ma grand-mère appelait le «jouage dans le dos de l’autre», quel qu’en soit la nature. 

En politique comme en amour, trahir la confiance de l’autre est un geste grave dont les conséquences, si un travail réel de reconstruction de cette même confiance brisée ne se fait pas rapidement -, a brisé et brisera encore bien des couples. Ou encore, fait et fera perdre le pouvoir à bien des chefs de gouvernement. 

Ainsi, le Justin Trudeau de 2015, celui-là même des «voies ensoleillées» s’est éteint peu à peu. Après son voyage raté en Inde, au lieu d’en tirer les bonnes leçons pour la suite des choses, il s’est mis à cumuler les erreurs stratégiques et de gouvernance. 

Au Québec, l’ex-premier ministre Jean Charest avait pris des chemins tout aussi égarés. Son premier mandat au complet, il l’avait passé à faire le contraire de ce qu’il avait promis de faire. Résultat : la déception s’est vite installée chez une part importante de la population. 

Idem pour Philippe Couillard. Même erreur : il avait promis de gouverner pour le bien commun, mais une fois au pouvoir, il a fait tout le contraire en sabrant sauvagement dans les services publics. 

C’est ce qu’on appelle tromper une population. 

Or, en situation de multipartisme, un deuxième mandat majoritaire, ça ne se commande plus comme on commande une pizza toute garnie du resto. Ça se mérite! Et ça se mérite dès les débuts et tout au long du premier mandat. 

Philippe Couillard, lui, a préféré s’enfoncer dans le déni jusqu’à la dernière seconde. Il a même qualifié ses propres politiques d’austérité d’une simple «vue de l’esprit». En politique comme en amour, le déni du réel mène rarement à un dénouement heureux. 

D’autres, comme Justin Trudeau en 2019 et Jean Charest en 2007, ont néanmoins été plus chanceux. 

Grâce entre autres à notre mode de scrutin particulièrement dysfonctionnel, ils ont chacun réussi à obtenir une deuxième chance en raflant malgré tout un deuxième mandat minoritaire. 

Là encore, l’analogie politique-amour tient lieu de leçon. 

En politique comme en amour, la moitié trompée peut aussi choisir d’attendre avant de faire ses bagages et partir. Mais elle le fait seulement à la condition que l’objet de la tromperie ou du mensonge soit reconnu et que la preuve soit faite, concrètement, que cela ne se reproduira jamais. Pas juste avec des paroles, mais avec des gestes. 

Quand cela ne se produit pas, la moitié trompée finira par partir. 

Et quelle est la recette pour l’éviter? 

En politique comme en amour, là aussi, c’est la même. 

De la part du premier ministre, pour reconquérir son électorat déçu, il faut beaucoup d’humilité, de transparence, d’écoute et de gestes réparateurs, des vrais. 

Pendant ses mois à la tête d’un gouvernement minoritaire, c’est ce que Jean Charest a tenté de faire. 

Il a changé de conseillers. Il s’est «relooké» dans ses communications avec ses électeurs. Bref, à l’instar de Justin Trudeau cette semaine, Jean Charest avait opté pour l’humilité et l’écoute – réelles ou feintes, c’est selon la perspective. 

Par un hasard dont seule la politique a le secret, invité ce mardi soir avec l’ex-premier ministre Lucien Bouchard au Gala de la Fondation du Barreau du Québec , c’est ce que rappelait Jean Charest lui-même. 

De son expérience de 2007 alors qu’il passait d’un premier mandat majoritaire à un deuxième minoritaire, voici ce qu’il en a dit : 

«Quand l’électorat prend une décision, il est important de leur dire “je vous écoute. Je vous ai entendu. J’accepte ce que vous venez de me dire et j’agirai en conséquence.» 

Écoute des électeurs. Compréhension de ce qu’ils disent à un premier ministre lorsqu’ils le font passer à un gouvernement minoritaire. Acceptation du jugement porté sur lui. Engagement à AGIR en conséquence. 

Voilà. 

«Écoute, compréhension, acceptation et gestes concrets», en politique comme en amour, pour reconquérir celui ou celle qui a été trompé, c’est aussi la même recette. Mais encore faut-il être suffisamment lucide et humble pour le comprendre. 

Dans le cas de M. Charest, le problème fut qu’à terme – soit au cours de son troisième mandat, cette fois-là majoritaire, cette même «écoute» tant promise ne s’est pas plus incarnée dans des politiques publiques conséquentes. 

Comme quoi, en politique comme en amour, c’est bien beau de reconnaître ses torts, mais encore faut-il les corriger pour vrai. 

Justin Trudeau en sera-t-il vraiment capable? C’est ce que les Canadiens et les Québécois sauront d’ici les prochaines élections.