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L’enfant du bordel

1026 Boileau
Photo courtoisie Les limbes
Jean-Simon DesRochers
Les Herbes rouges
320 pages

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Un p’tit gars naît en catastrophe dans les toilettes d’un bordel du Red Light, et c’est par ses yeux que nous verrons Montréal se transformer.

Jean-Simon DesRochers, poète et romancier, aime faire voir le Montréal des rues sales et transversales — car il y a de la brillance sous la saleté, et tout un univers dans les travers.

Après L’année noire, formidable et gigantesque fresque qui décortiquait l’impact de la disparition d’un enfant sur les résidents d’un quartier montréalais, DesRochers se concentre dans Les Limbes sur un seul personnage : Michel Best. Nous le suivrons de sa naissance en 1939 à son décès prématuré en 1980.

Mais Best n’est pas un vrai nom de famille : c’est celui que Rita Malarche, tenancière du 1441 Sainte-Élisabeth, lui a inventé en catastrophe alors que sa véritable mère, Alma Meilleur, meurt en accouchant. Et vu les activités de celle-ci, le père restera un parfait inconnu...

Or, Rita n’entend pas perdre ce petit au profit d’un orphelinat. Il n’y aura donc pas de baptême pour signaler l’arrivée de « son » Michel dans le monde — d’où les limbes du titre. Elle va plutôt le cacher au sein du bordel, puis comptera sur la mafia quand viendra le temps de le faire « exister » pour l’envoyer à l’école.

Comme le veut le style hyperréaliste qu’affectionne DesRochers, Les Limbes expose crûment un monde dur, mais perçu avec la candeur de l’enfance. Ti-Best, comme tout le monde l’appelle, découvre le monde sans a priori, donc sans juger, mais sans tout comprendre non plus. Le contraste fait la force du récit.

Une taupe

Ainsi, le gamin aime dessiner, il a du talent ; alors quand il s’ennuie, il croque en douce les activités du bordel. Quand ses dessins se mettent à trouver preneurs, il va les vendre sans état d’âme, indifférent à l’indécence.

Et puis, maman Rita ne quitte pas maman Janine, alors pour lui c’est tout simple : il a deux mères. Malheur aux enfants du quartier qui le contesteront !

Si Ti-Best est libre dans sa tête, il ne peut toutefois l’être dans la réalité. C’est le parrain de la place qui décidera de son sort : il deviendra policier, taupe pour la mafia qui saura le faire monter en grade.

Or, on est au début des années 60, alors qu’émerge un mouvement politique revendicateur, prêt à la violence pour défendre le Québec. Michel, en quête d’identité, est séduit par l’idée. Le policier devient donc taupe aussi pour le FLQ.

Parallèlement, de mystérieuses morts en série vont se mettre à l’obséder. Sont-elles en lien avec l’effervescence politique qui a cours ?

Ça fait beaucoup d’angles pour un seul roman. Pourtant on veut rester aux côtés de Michel Best, intrigués par l’habile manière dont l’auteur va lier monde interlope et destin du Québec, avec pour fond de scène un Red Light qui peu à peu s’éteint.

Et quel don a DesRochers pour créer des personnages truculents !