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Quelque chose de très gros vient de se passer

Quelque chose de très gros vient de se passer
AFP

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Avec l’élimination du chef de l’État islamique, Donald Trump a une bonne raison de célébrer un succès qui lui donnera fort probablement une petite poussée d’appui à court terme, mais les effets à long terme de ce succès sont plus difficiles à prédire. 

Donald Trump avait annoncé hier, par le biais d'un tweet qui a soulevé beaucoup de spéculations, que quelque chose de gros venait d’arriver. Ce matin, il a confirmé que les forces spéciales américaines venaient de réussir un grand coup en attaquant le repaire du chef de Daech, Abou Bakr Al-Baghdadi. À la Maison-Blanche, le président a prononcé un discours préparé, pour annoncer les faits pertinents, suivi d’une période de questions et réponses où ses déclarations ont, comme d’habitude dévié dans le sens de l’hyperbole. 

On peut voir et entendre la conférence de presse en cliquant ce lien.  

Encore un quid pro quo? 

Il est évident que l’élimination du leader de Daech est un accomplissement majeur pour les forces américaines, dont Donald Trump aura beau jeu de s’approprier le crédit. C’était évidemment une opération planifiée de longue date, dont le président a admis qu’elle était en marche depuis au moins deux semaines. Il n’est pas clair qu’il y ait un lien entre le feu vert donné par les autorités syriennes et russes pour mettre en marche cette opération et le récent retrait des forces américaines du nord de l’Irak, qui renforce considérablement la position russe dans la région et le régime Assad. Le temps nous le dira peut-être.  

La question se pose néanmoins à savoir s’il pourrait y avoir un quid pro quo—pour reprendre une locution latine en vogue—entre les deux événements. Trump consent à un retrait des forces américaines qui bénéficie à long terme à Erdogan, Poutine et Assad tout en minant la position américaine dans la région; en échange, il obtient le champ libre pour mener un coup d’éclat qui lui donnera une bouée de sauvetage politique au milieu d’une période difficile pour lui en ordonnant une opération que seules les unités spéciales américaines ont les capacités de mener avec une telle efficacité. Comme la mode est aux théories du complot, j’espère qu’on ne m’en voudra pas pour lancer celle-ci, qui n’est pas moins plausible qu’une autre. 

Hyperbole et effets politiques à court terme  

Comme on a pu observer pour Barack Obama suite à l’élimination d’Oussama ben Laden, il est à prévoir que la cote d’approbation de Donald Trump puisse gagner quelques points pour une brève période suite à ce succès militaire qu’il s’efforcera de vanter au maximum dans les jours à venir. Ses déclarations de ce matin donnent déjà une idée de l’hyperbole avec laquelle il gonflera cet événement, qu’il présentera probablement comme le plus grand fait d’armes de l’Histoire de l’humanité, tout en prenant soin de réduire la portée de l’opération équivalente menée par Obama contre ben Laden en 2011. Par exemple, en référence au leader d’Al-Qaïda, Trump a pris soin de rappeler dans sa conférence qu’il avait prédit son ascension et que si on l’avait écouté à l’époque, Al-Qaïda aurait été neutralisé bien avant. Tout cela est faux, évidemment (voir cette analyse des faits, qui déboulonne les prétentions de Trump). 

En 2011, l’élimination de ben Laden avait donné à Barack Obama une poussée temporaire d’une dizaine de points dans les sondages d’approbation (voir par exemple ici) mais cet élan s’est résorbé assez rapidement et la tendance est revenue à ce qu’elle était avant dans l'espace d'environ un mois. Dans le cas de Donald Trump, l’opinion est beaucoup plus polarisée et solidement campée dans ses positions, alors il serait étonnant que la poussée d’appui atteigne même la moitié de ce chiffre. Il est aussi probable qu’elle sera également de courte durée, étant donné le déferlement de révélations problématiques pour Trump auquel on assistera dans les prochaines semaines. Néanmoins, cet événement est une très bonne nouvelle pour le président et il n’aura aucune hésitation à le claironner à chaque jour, matin, midi et soir, pour un bon bout de temps. Reste à savoir si cela l’aidera à convertir bien des sceptiques à sa cause. 

Des effets à long terme moins clairs 

À plus long terme, quel impact aura la décapitation du leadership de l’État islamique sur le mouvement qui déstabilise le Moyen-Orient depuis quelques années et qui a pris le relai d’Al-Qaïda comme fer de lance du terrorisme? C’est moins clair.  

Il convient d’abord de rappeler que l’assassinat de ben Laden n’a pas vraiment entraîné la disparition d’Al-Qaïda, qui demeure relativement fort dans certaines régions. Pour poursuivre la comparaison, il faut aussi mentionner que Daech, en tant qu’organisation, est moins tributaire de la personnalité de son leader que ne l’était Al-Qaïda sous ben Laden. L’État islamique est déjà passé à travers une transition de leadership qui ne l’a pas affaibli. Il n’est cependant aucunement garanti que la prochaine transition ne sera pas plus coûteuse pour l’organisation que la dernière.  

La seule chose qui paraît un peu plus claire est que, après le retrait américain de Syrie, ceux qui seront les mieux placés pour bénéficier d’un affaiblissement de Daech, si affaiblissement il y a, ne seront vraisemblablement pas les États-Unis, mais plutôt le régime Assad, la Russie et la Turquie. 

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM