/investigations
Navigation

TDAH, délinquance et trafic de drogue: le récit d’une descente aux enfers

Coup d'oeil sur cet article

Une jeune mule montréalaise à l’origine d’une des plus grosses saisies de drogue de l’histoire du Japon a récemment été condamnée à huit ans de prison. Jonathan Isabelle a été pris avec, dans sa valise, 20 kilos de méthamphétamine d’une valeur de 21 millions $. Lui et ses proches affirment qu’il a été manipulé pour faire passer la drogue. Notre Bureau d’enquête et l’équipe de l’émission J.E. ont découvert les détails d’un plan ficelé par des criminels qui approvisionnent les habitants du pays du Soleil levant en drogues chimiques. 

<b>Jonathan Isabelle</b><br /><i>Emprisonné</i>
Photo tirée de Facebook
Jonathan Isabelle
Emprisonné

Jonathan Isabelle a été adopté à 16 mois. Dès son adolescence, on lui diagnostique un trouble de la personnalité limite et un trouble de déficit de l’attention avec hyperactivité (TDAH). Malgré le soutien de sa mère adoptive, son passage à l’âge adulte a été ponctué d’échecs qui l’ont conduit dans les centres pour jeunes délinquants.  

À 18 ans, il quitte le centre jeunesse où il vivait avec quelques bagages. Il tente, avec la collaboration de sa mère, de mener une vie normale... sans grand succès.   

Elle a d’ailleurs tout tenté pour l’aider durant les quatre années suivantes.  

En désespoir de cause, elle a fini par s’adresser au tribunal pour demander l’application de la Loi P-38 sur la protection des personnes dont l’état mental présente un danger pour elles-mêmes ou pour autrui.  

Sa mère craignait qu’il ne s’enlève la vie. C’est pour cette raison que la police de Blainville vient le chercher de force chez lui en 2018 pour l’amener à l’hôpital de Saint-Eustache.  

Il cesse sa médication 

« Dernièrement, il ne prend plus sa médication. Il ne se lave plus, ne s’habille plus. Il est constamment en short malgré les températures froides. Il urine dans des pots ou des bouteilles et les cache dans les armoires. Il mentionne régulièrement qu’il ne vivra pas vieux », explique le rapport des agents qui sont intervenus.  

Malgré tout, l’intervenante psychosociale du centre hospitalier « ne voit pas l’urgence d’agir » selon les mêmes documents.   

Dans les semaines suivantes, le Montréalais ne s’est pas vraiment bien senti. En raison de ses problèmes de santé mentale, il avait beaucoup de difficulté à entretenir des relations durables avec ses amis et même avec sa famille.  

Ses problèmes, exacerbés par la consommation de drogue, l’avaient conduit vers la criminalité. Il avait des antécédents de méfait, de harcèlement criminel et de fabrication de preuve. Il n’avait pas de domicile fixe. Ce sont des amis qui l’hébergeaient, la plupart du temps.  

Au terme de cette période tumultueuse, le jeune homme de 22 ans est revenu toutefois vivre avec sa mère adoptive dans un petit appartement de la Place Guillet dans le quartier Rosemont.  

Récemment, Jonathan Isabelle avait découvert un sport qu’il adorait : le freestyle soccer. La discipline consiste à réussir des figures acrobatiques avec un ballon de soccer. Sur Facebook, son surnom était « Jo Freestyle ».  

Une rencontre qui change tout 

Fin 2018, il se lie d’amitié avec celui qui deviendra son « mentor », un certain Danny Roy. Son récit est corroboré, en partie, par un jugement rendu le 12 septembre dernier par la Cour du district japonais de Chiba.  

« Jonathan a passé beaucoup de temps avec cette personne », dit sa mère, qui a demandé de conserver l’anonymat.  

« Il la mettait sur un piédestal. Cette personne savait parfaitement quoi faire, en faisant miroiter à Jonathan la vie qu’il pourrait éventuellement avoir. Jonathan était pratiquement subjugué par lui. Il lui disait de n’écouter personne d’autre que lui... comme un lavage de cerveau. »  

Danny Roy est culturiste. Il a même gagné plusieurs concours sanctionnés par une association d’athlètes « propres » nommée International Drug Free Athlete.  

Danny Roy, un passionné de culturisme, aurait incité Jonathan Isabelle à transporter la drogue au Japon.
Photo tirée de Facebook
Danny Roy, un passionné de culturisme, aurait incité Jonathan Isabelle à transporter la drogue au Japon.

Mais Danny Roy n’est peut-être pas si « propre » que le nom de l’association l’indique. En 2017, il a été accusé d’avoir eu en sa possession des comprimés d’ecstasy. La semaine avant son départ pour le Japon, Jonathan a passé la semaine chez Danny Roy, selon sa mère.   

Le 16 février 2018, Jonathan Isabelle s’est rendu dans un motel près de l’aéroport Montréal-Trudeau. On lui a remis deux valises cadenassées et des billets d’avion. On lui a dit de ne pas tenter de les ouvrir.   

Isabelle et Roy ont échangé plusieurs messages le jour du départ. Nous avons pu les consulter. 

Roy écrit : « Fais ce qu’il y a à faire. It’s all good [tout est beau] ». 

Isabelle lui répond : « Done bitch [c’est fait] ». 

En début d’après-midi, Jonathan Isabelle a accédé à la zone restreinte de l’aérogare.  

Ses bagages ont été mis dans la soute du Boeing 787 qui s’apprête à décoller pour l’aéroport international de Narita situé à une heure de Tokyo. Il a même envoyé une photo sur Facebook à l’un de ses amis en écrivant : « J’embarque live ! ».  

C’est le dernier message électronique écrit par Jonathan Isabelle.  

L’aéroport international de Narita au Japon.
Photo REUTERS
L’aéroport international de Narita au Japon.

Arrêté à Tokyo 

Le vol de Montréal à Tokyo a duré 13 heures. À l’arrivée, Isabelle a passé les douanes sans s’inquiéter. C’est lors du point de fouille situé juste avant la sortie de l’aéroport que le plan s’est écroulé. Un agent de l’escouade canine a détecté les stupéfiants.  

La drogue a été détectée par un chien à la sortie de l’aéroport.
Photo courtoisie, Douanes japonaises
La drogue a été détectée par un chien à la sortie de l’aéroport.

Ses bagages étaient remplis de 30 sacs de plastique contenant du kakuseizai, la drogue stimulante la plus consommée au Japon. Elle est composée principalement de méthamphétamine.   

Les sacs, d’environ un kilogramme chacun, étaient camouflés dans des vêtements. Après son arrestation, le Québécois a déclaré à la police qu’il ne savait pas ce que ses bagages contenaient précisément.  

Les autorités japonaises ont saisi 20 kilos de drogue dans les bagages de Jonathan Isabelle.
Photo Twitter
Les autorités japonaises ont saisi 20 kilos de drogue dans les bagages de Jonathan Isabelle.

Il a depuis pris le chemin de la prison du district de Chiba, à une heure à l’est de Tokyo où notre Bureau d’enquête a pu le rencontrer en septembre. Isabelle était vêtu d’un short beige et d’un polo noir trop grand pour lui. Il avait perdu du poids.  

« Je ne vais pas bien du tout, je ne me sens pas bien du tout. Je couche seul dans une cellule de la grandeur d’une salle de bain. Je dors sur un matelas à même le sol. Je n’ai pas de télévision et ne suis pas capable de parler la langue. Ça fait huit mois que je n’ai pas parlé à personne », affirme le détenu.   

« Hier il faisait 44 degrés [Celsius] dans la prison. J’ai juste trois petits trous dans ma cellule qui me permettent de recevoir de l’air frais, mais c’est tellement chaud. Tu fais juste te retourner puis tu es tout en sueur. Ce n’est pas humain », dit-il.   

La prison du district de Chiba située à l’est de Tokyo où le Québécois a été emprisonné.
Photo courtoisie, Wikimedia Commons
La prison du district de Chiba située à l’est de Tokyo où le Québécois a été emprisonné.

 

Menottes aux pieds et aux mains 

Lorsque nous l’avons rencontré, il était à 24 heures de connaître sa sentence devant trois juges nippons. Les trois jours qu’a duré son procès devant jury ont eu lieu au début du mois de septembre. 

À 13 h précises le 12 septembre, le Québécois a été amené de sa prison pieds et poings menottés. Les trois magistrats qui ont supervisé le procès sont entrés peu après.  

Une dizaine de personnes seulement ont assisté aux procédures dans la salle d’audience qui compte une cinquantaine de places. La mule a bénéficié d’une interprète francophone qui traduit, au fur et à mesure, le verdict du Tribunal.  

Jonathan Isabelle lors de sa comparution au Japon.
Capture d'écran, TVA Nouvelles
Jonathan Isabelle lors de sa comparution au Japon.

« À la fin du mois de janvier ou au début du mois de février 2019, Danny Roy, que l’accusé respectait comme son frère, l’a incité à faire de la contrebande. Danny [...]a “arrangé” le voyage de l’accusé et lui a menti », dit l’un des juges. 

Un message pour sa famille 

Quelques minutes plus tard, toutes les personnes présentes dans la salle se sont levées. Jonathan Isabelle, vêtu d’un habit noir et d’une chemise bleue se lève aussi.  

« Jonathan Isabelle, vous êtes condamné à huit ans de prison. » 

Avant de quitter la salle de cour, le jeune homme a tenté de s’approcher de nous et nous a chuchoté : « Viens me voir demain... j’ai quelque chose pour toi. » 

Notre demande pour le rencontrer une deuxième fois a été refusée. Il avait toutefois ce message pour sa mère au Québec.  

« Dites à ma mère de se calmer, je vais réussir à passer au travers. Dites-lui, à elle et ma sœur, que je les aime. »