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«Civilizations» de Laurent Binet: la mondialisation renversée

Laurent Binet
Photo courtoisie, Éditions Grasset

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Écrivain brillant, le Français Laurent Binet a réécrit de grands pans de l’Histoire en la revisitant sous une tout autre perspective dans son nouveau roman, Civilizations. Des Vikings à l’Europe de Charles Quint, en passant par l’empereur inca Atahualpa et les conquistadors espagnols, il a imaginé ce que le monde serait devenu si Colomb n’avait pas découvert l’Amérique et si les Incas avaient envahi l’Europe.

À son avis, il a manqué trois choses aux Indiens pour résister aux conquistadors : le cheval, le fer et les anticorps. S’ils avaient réuni ces trois atouts, l’histoire du monde aurait été à refaire.

Qu’aurait trouvé Atahualpa, roi inca, s’il avait débarqué dans l’Europe de Charles Quint, au XVIe siècle? L’Inquisition espagnole, la Réforme de Luther, la découverte de l’imprimerie, des monarchies exténuées par des conflits qui n’arrêtent jamais, des guerres de religion, des pirates, une population au bout du rouleau, malade et affamée.

Laurent Binet a donc écrit le récit de la mondialisation renversée, de Cuzco, au Pérou, à Aix-la-Chapelle. Et c’est un bonheur de le lire.

Une invitation à participer au Salon du livre de Lima, au Pérou, en 2015, a donné naissance au livre. «Comme je ne connaissais rien sur l’histoire de la Conquête et des conquistadors, je me suis intéressé à cette époque et j’ai découvert que la conquête du Pérou par Pizarro, c’était une histoire vraiment incroyable.»

Un livre de Jared Diamond, qui a travaillé sur les inégalités entre les civilisations, l’a interpellé. «Pourquoi c’était Pizarro qui était allé capturer Atahualpa, le roi inca, au Pérou, et non Atahualpa qui serait venu capturer Charles Quint en Europe ? Je me suis dit : tiens, pourquoi pas, je vais raconter ça!»

Quatre époques

Le défi était de taille et l’écrivain a séparé son roman en quatre parties, écrites «à la manière de». «La première partie sur les Vikings est écrite à la manière d’une saga islandaise. J’ai lu le journal de Christophe Colomb et je m’en suis inspiré. La dernière partie, sur Cervantès, je l’ai écrite à la manière de Don Quichotte. Et celle d’Atahualpa, c’est un peu plus mélangé.»

«J’avais envie de restituer, pour qu’on se sente bien dans l’ambiance, le ton de chacune des époques dont je parle et des auteurs auxquels je fais allusion.»

Chacune des parties est un pastiche, en quelque sorte, et un sens de l’humour très subtil est au rendez-vous. «Il y avait un défi stylistique qui m’a amusé, que j’ai été heureux d’essayer de relever.» Le texte est également truffé de chroniques de voyages, de chroniques de conquistadors, de citations qui sont intégrées à la narration. «Du coup, ça permettait de renforcer la tonalité de chacune des parties.»

Christophe Colomb

Au cours de ses recherches, il a remarqué que le conquistador espagnol Hernan Cortès avait marqué un vif intérêt pour les Amérindiens tandis que Christophe Colomb était plutôt obsédé par deux choses : Dieu et l’or.

«La pensée de Christophe Colomb par rapport à la découverte de l’Amérique peut se résumer en une phrase : “Grâce à Dieu, on va trouver de l’or!” Il ne s’occupe que de ça.»

Il y a quelque chose chez Colomb qui ne le rend pas très sympathique, ajoute-t-il, tandis que Cortès, qui était pourtant un guerrier qui a tué beaucoup d’Amérindiens, s’est quand même intéressé à leur culture. «Il a eu un enfant avec une Indienne, qui s’appelle La Malinche, le personnage qui a influencé presque tous mes personnages féminins dans le roman.»


► Laurent Binet est l’auteur de HHhH, prix Goncourt du premier roman en 2010, et de La septième fonction du langage, prix du roman Enac et prix Interallié en 2015.

► L'auteur vient de recevoir Le grand prix du roman de l’Académie française pour Civilizations.

► Il a été professeur de lettres pendant 10 ans.

► Il aimerait beaucoup revenir au Québec – sa demi-sœur vit à Montréal.

EXTRAIT

<b><i>Civilizations</i></b><br>
Laurent Binet, Éditions Grasset, 378 pages
Photo courtoisie, Éditions Grasset
Civilizations
Laurent Binet, Éditions Grasset, 378 pages

«Il y avait une femme qui s’appelait Aude la Très-Sage, fille de Ketill au nez plat, qui avait été reine. C’était la veuve d’Olaf le Blanc, roi-guerrier d’Irlande. À la mort de son époux, elle était venue dans les Hébrides et jusqu’en Écosse où son fils, Thorstein le Rouge, devint roi à son tour, puis les Scots le trahirent et il périt dans une bataille.

Quand elle connut la mort de son fils, Aude prit la mer avec vingt hommes libres et partit en Islande où elle colonisa les territoires situés entre la rivière du Déjeuner et celle du Saut de Skrauma­­­.»

– Laurent Binet, Civilizations, Éditions Grasset