/world/middleeast
Navigation

Les pénuries d’eau et de courant, catalyseur de la contestation au Liban

Les pénuries d’eau et de courant, catalyseur de la contestation au Liban
AFP

Coup d'oeil sur cet article

« Nous en avons assez des mensonges et de la corruption »: Ouhoud, une Beyrouthine de 32 ans, manifeste pour réclamer l’accès sans discontinuer à l’eau et à l’électricité, « un droit fondamental » dont elle dit avoir été privée en raison des pénuries « fréquentes depuis son enfance ».  

À l’occasion d’un énième rassemblement populaire dans le centre de la capitale libanaise, Ouhoud manifeste brandissant une pancarte appelant au remplacement d’une classe dirigeante accusée de corruption et d’incompétence.  

Elle ne veut plus avoir à prendre sa douche chez une amie chaque fois que ses robinets sont à sec. Ni à payer ce qu’elle appelle une « mafia » de fournisseurs privés d’eau et d’électricité pour compenser le rationnement par l’État.   

« Nous nous sommes habitués à vivre depuis l’enfance avec des coupures fréquentes », déplore-t-elle.   

Les pénuries d’eau et de courant, catalyseur de la contestation au Liban
AFP

Cinq factures  

Depuis le 17 octobre, le Liban vit au rythme d’une contestation sans précédent contre une classe politique quasiment inchangée depuis la fin de la guerre civile (1975-1990).   

Le mouvement est en grande partie né des frustrations liées à la médiocrité des services publics.   

La déliquescence des infrastructures symbolise pour beaucoup celle d’un système de gouvernance défaillant, dans un pays classé l’an dernier 138e sur 180 en matière de corruption par l’ONG Transparency International.  

Pour s’approvisionner en eau, les Libanais doivent payer trois factures: l’eau courante à l’État et l’eau potable ainsi que celle acheminée par des citernes en période de pénurie, notamment l’été, à des fournisseurs privés.   

Ils doivent également s’acquitter de deux factures d’électricité: celle fournie par l’État et celle, souvent onéreuse, acheminée par des générateurs de quartier pour palier des coupures atteignant jusqu’à 12 heures par jour dans certaines régions.   

« Il y a beaucoup de corruption », déplore Hussein Ghandour, la voix étouffée par le vacarme issu de barricades érigées par les manifestants sur une artère de Beyrouth.   

« Les politiciens détournent les fonds alloués aux projets d’eau et d’électricité (...) C’est pourquoi ces projets ne sont jamais mis en oeuvre », accuse le jeune homme de 24 ans.   

Selon un rapport du cabinet international McKinsey, le réseau électrique libanais est le quatrième plus déficient du monde.   

Aucun projet de réforme du secteur n’a été mis en oeuvre ces 30 dernières années. Le dernier en date, approuvé par le gouvernement en avril, est jusqu’à présent resté lettre morte.   

« Trop tard »  

Pourtant, l’Électricité du Liban (EDL) représente un gouffre financier pour l’État.   

Le montant transféré chaque année par le Trésor pour couvrir son déficit représente le troisième poste de dépenses publiques, après le service de la dette et les salaires des fonctionnaires.   

Selon la Banque mondiale, les subventions allouées à EDL représentaient « sur la période 2008-2017 (...) près de la moitié de la dette externe » du pays.  

En 2018, l’État a dû verser 1,8 milliards de dollars à EDL.   

Le 21 octobre, face à la pression de la rue, le gouvernement a adopté dans l’urgence un plan de sauvetage économique prévoyant l’attribution dans un délai de quatre mois de licences pour la construction de nouvelles centrales électriques.  

Mais la confiance des Libanais est au plus bas, après les échecs répétés de la classe dirigeante dans ce domaine.   

« Nous avons accordé de nombreuses occasions aux dirigeants pour nous fournir du courant 24h/24 », affirme Alaa, assis sur une chaise au milieu d’un boulevard de la capitale.   

« Désormais, c’est trop tard », ajoute le jeune homme de 24 ans, intimant à des motards en colère de s’éloigner d’un tunnel bloqué par des manifestants.   

Selon Jessica Obeid, experte en énergie, les réformes prévues par l’État, y compris une hausse de la tarification, sont désormais plus difficiles à mettre en oeuvre, après la démission du gouvernement le 29 octobre.   

« Le prochain gouvernement tentera peut-être de trouver une solution rapide, mais cela ne fera qu’engendrer un ensemble de nouveaux défis ».