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3 prises pour Jolin-Barrette

Ça commence à faire beaucoup d’erreurs non provoquées commises par un ministre qui demeure après tout assez inexpérimenté.

3 prises pour Jolin-Barrette
Simon Clark/Agence QMI

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De l’avis de tous, c’est la révélation du présent gouvernement, au point où certains reconnaissent déjà en lui un dauphin. Omniscient, il cumule les fonctions de leader parlementaire et de ministre de l’Immigration en plus d’être responsable de la laïcité et de la langue française. On dit que le premier ministre le voit dans sa soupe.  

Une de mes amies Facebook a conçu une charmante théorie selon laquelle « Super-poutre », impressionnante structure d’acier jadis installée en catastrophe pour soutenir un pont Champlain en fin de vie, aurait choisi de poursuivre son œuvre en politique québécoise une fois sa tâche achevée auprès de l’ouvrage d’ingénierie.        

Bref, Simon Jolin-Barrette est un pilier du gouvernement de la CAQ et on peut s’attendre à l’avoir dans le téléviseur pour longtemps.       

Pourtant, ça commence à faire beaucoup d’erreurs non provoquées commises par un ministre qui demeure après tout assez inexpérimenté. Et pas des erreurs banales. Certaines seraient fatales dans à peu près n’importe quel autre champ d’activité professionnelle.       

Comme au baseball.       

1re prise : 18 000 dossiers à la poubelle  

En février dernier, lorsque Simon Jolin-Barrette a présenté le projet de loi 9 qui encadrerait sa réforme de l’immigration, le ministre a eu du mal à expliquer pourquoi il fallait d’abord éliminer 18 000 dossiers de candidature dûment remplis et en attente de traitement. Derrière ce chiffre, des humains qui caressent le rêve de s’établir au Québec avec leur famille et qui ont fait leurs préparatifs en conséquence.        

La décision a soulevé la panique chez certains d’entre eux qui se trouvaient déjà au Québec et chez des employeurs qui les attendaient dans une économie en pénurie de main-d’œuvre. Combien ? On n’est jamais vraiment parvenu à le savoir, parce que s’ensuivit un gênant cafouillage de données et de chiffres émis par le bureau du ministre .        

La Cour supérieure a rapidement obligé le gouvernement à reprendre le traitement des demandes. Jolin-Barrette a finalement permis aux candidats présents au Québec de postuler sur le Programme de l’expérience québécoise, sur lequel nous reviendrons.       

2e prise : interdire le « bonjour/hi » ?  

Le « bonjour/hi » irrite bon nombre de personnes, dont les politiciens désireux de protéger la langue française, mais qui ne peuvent malheureusement pas vraiment y faire autre chose que d’adopter des motions à l’Assemblée nationale.       

Qu’à cela ne tienne ! Nouvellement en charge du dossier arraché à Nathalie Roy, l’omniministre Jolin-Barrette proposa par un petit vendredi matin au parlement de légiférer pour interdire aux caissiers de tabagie d’utiliser la bâtarde formule pour saluer leurs clients. Une idée aussi inapplicable qu’humiliante qui fut sans doute causée par une flatulence cérébrale.       

Au Québec, la paix linguistique, c’est du sérieux et chaque intervention pour valoriser le français vient toujours en charriant son lot de controverse. Ce n’est donc pas pour rien que, le lundi matin suivant, le bureau de François Legault enfermait la proposition dans un coffre et jetait la clé .        

3e prise : renvoyer les étudiants étrangers chez eux  

Ça a pris du temps avant que l’on comprenne parce que notre attention était retenue par le test des valeurs promis par la CAQ, mais on dirait que le ministre Jolin-Barrette a voulu en passer une vite aux dizaines de millions (au moins!) de Français qui habitent désormais Montréal.       

Le Programme de l’expérience québécoise est en quelque sorte une passerelle permettant aux étudiants venus de l’étranger de rester au Québec. Déjà implantés ici, maîtrisant la langue qu’ils utilisent dans leur établissement scolaire et disposant souvent d’un réseau social fort ou ayant même parfois fondé une famille, ils sont dans les conditions idéales pour immigrer. Le gouvernement du Québec fait d’ailleurs la promotion de cette mesure pour attirer ici des candidats.       

Qu’à cela ne tienne. Derrière l’objectif noble de mieux arrimer l’immigration aux besoins du marché du travail, le ministre Jolin-Barrette a présenté une liste de 218 diplômes qui seraient désormais admissibles au programme, à l’exclusion de tous les autres. Du nombre des chanceux, les étudiants en acupuncture, mais rien pour ceux en intelligence artificielle. Basta pour les besoins de l’économie québécoise !       

L’affaire a encore semé la panique auprès de gens déjà établis ici qui, ayant fait leur devoir, s’attendaient à pouvoir y rester. Cette rupture de contrat a posteriori a soulevé l’unanimité contre elle, de sorte que le ministre a une nouvelle fois ce matin été contraint à une humiliante retraite, après s’être obstiné pendant plusieurs jours.       

Retiré !  

Au baseball, après trois prises, on en est quitte pour un retour dans l’enclos afin de réfléchir à sa prochaine présence au bâton. En politique, généralement, on se voit inviter à rajouter du muscle dans son entourage ou nos tâches nous sont allégées.        

Ce serait une bonne chose pour Jolin-Barrette, parce que les oppositions se plaignent déjà que l’agenda chargé du ministre cause un embouteillage législatif et que les députés de son propre parti se disent épuisés par le rythme qu’il leur impose, comme le rapportait hier la collègue Martine Biron. Bref, le monsieur en a déjà manifestement au-dessus de sa tête.       

Rien de tout cela n’arrivera toutefois au ministre, puisqu’il est protégé par François Legault. En politique, les affinités comptent souvent plus que les compétences brutes.       

Parce que l’intelligence émotionnelle, c’est une très authentique et très importante compétence, dans la vie publique. Pas pour faire une politique pétrie de bons sentiments. Simplement pour être capable de sentir quand une décision ne passera pas, parce qu’elle blessera trop de personnes. Ça participe de l’instinct politique.       

Je ne compte pas la loi 21 parmi les erreurs de Simon Jolin-Barrette, alors que certaines personnes le feraient. À la fin, c’est selon le fait qu’on soit pour ou contre cette pièce législative qu’on y verra une erreur ou pas.       

Je crois toutefois que tant dans les communications de Jolin-Barrette que dans celles de son chef, un message d’empathie à l’endroit des gens qui pouvaient être heurtées a cruellement manqué. Sans être affectés par l’interdiction des signes religieux dans certaines professions, beaucoup d’immigrants se sont demandé s’il ne s’agissait pas d’une manière subtile de les inviter à aller se faire voir ailleurs.       

Le ministre champion de la langue de bois manque d’empathie, donc. On pourrait même croire qu’il y a maintenant une relève à Philippe Couillard en matière d’avarice de cœur à l’Assemblée nationale.       

Mais l’entourage de François Legault adore ça, car pour certains professionnels de la politique, la meilleure manière de communiquer revient en fait à ne pas communiquer, ce que Simon Jolin-Barrette fait à merveille.       

On peut donc s’attendre à ce que Super-poutre continue de sévir et à faire peur au monde en réformant, tout en recevant des tapes dans le dos de la part du premier ministre.       

Ça se pourrait toutefois que ses collègues finissent par se tanner. Les chouchous, ça fait des jaloux.