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Est-ce que c’est de l’art?

Est-ce que c’est de l’art?

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Regardez bien cette image. S'agit-il d'une œuvre d'art? La réponse n'est pas sans lien avec la politique et, inévitablement, avec Donald Trump.  

Vous avez répondu en toute franchise? Alors vous pouvez continuer à lire. Non, le prof Martin n’a pas abandonné la science politique au profit de la critique d’art. Ceci est effectivement un billet sur la politique américaine. D’entrée de jeu, on peut révéler qu’il s’agit bel et bien d’une œuvre produite au crayon de cire par un artiste reconnu, Sam Gilliam, en 1980 et intitulée «Coffee Thyme» (l’œuvre est exposée au Minneapolis Institute of Art; sa reproduction est autorisée à des fins didactiques et non commerciales).         

Il ne me revient pas d’en commenter le mérite artistique. Ce qui importe est que la question en entête a été posée dans un sondage politique récent de la firme YouGov et les responsables ont trouvé que la réponse donnée par chaque répondant permettait de prédire de manière extrêmement fiable leur approbation ou non de la performance du président Trump (voir ici et ici ). Même si cette question est moins directement liée à l’appréciation de Trump que la partisanerie, il est notable que les républicains qui ont répondu oui sont significativement moins portés à appuyer Trump que les autres et aussi que cette question est beaucoup plus étroitement liée à l’appui à Trump que la scolarisation.        

Pourquoi ce lien? C’est assez simple. Un trait de caractère généralement lié au tempérament artistique est ce que les psychologues appellent «l’ouverture à l’expérience». Ce trait de caractère est aussi intimement lié à la distinction entre le conservatisme et le progressisme. Être moins ouvert à l’expérience n’est pas un défaut en soi. La prudence qui caractérise les gens au tempérament conservateur est une vertu non négligeable. L’ouverture à l’expérience tend à augmenter en fonction de la scolarisation, mais le lien n’est pas parfait. Selon les gens plus ouverts à l’expérience ont en général une imagination plus fertile, sont plus sensibles à l’esthétique, plus attentifs aux sentiments, ont une préférence pour la variété et font preuve de plus de curiosité intellectuelle.         

En termes de préférences politiques, les gens qui possèdent ce trait ont tendance à être plus cosmopolites, plus ouverts à la diversité culturelle, plus ouverts aux modes de vie hétérodoxes, plus tolérants, plus favorables à l’immigration et moins matérialistes. Bref, ce sont des libéraux, tout le contraire de l’électorat ciblé par Donald Trump.        

Dans son discours, Donald Trump cherche à présenter chacune de ces attitudes comme un grave danger et son opposé comme une vertu. Dans son discours, le cosmopolitisme devient antipatriotisme, l’ouverture à la diversité devient une négation des valeurs du groupe majoritaire, l’ouverture aux modes de vie hétérodoxes devient perversion, la tolérance devient faiblesse, l’immigration devient un fléau et le matérialisme une vertu absolue. Bref, le libéralisme devient une tare et le discours de Donald Trump vise avant tout à valoriser et à renforcer les traits de personnalité de ses partisans, tout en diabolisant ceux de leurs opposants.         

Une telle approche du discours politique ne peut que renforcer la polarisation idéologique qui était déjà forte dans l’électorat américain et approfondir le fossé entre les camps politiques opposés. Quand cette approche est en plus liée à des considérations identitaires, comme dans le cas de Donald Trump, qui a activé la fibre identitaire d’une bonne partie de l’électorat blanc, il devient d’autant plus difficile de trouver une voie de compromis entre les partis.         

Est-ce que cela veut dire que si on ne peut pas apprécier les qualités artistiques de l’œuvre présentée en entête on est nécessairement un trumpiste invétéré? Bien sûr que non, mais peut-être que ce petit détour permet de comprendre un tout petit peu mieux les voies mystérieuses par lesquelles ce personnage en est venu à exercer un tel attrait pour une partie non négligeable de l’électorat américain.        

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM