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Les défenseurs de Trump sont à court d'arguments dans l'affaire ukrainienne

Les défenseurs de Trump sont à court d'arguments dans l'affaire ukrainienne
AFP

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Plus le processus de destitution avance, plus il est clair que la défense du président Trump dans l’affaire ukrainienne ne tient pas à grand-chose.  

Il est plutôt déboussolant d’essayer de suivre le fil des arguments présentés par les apologistes de Donald Trump qui prennent sa défense dans le cadre du processus en cours de destitution. On a commencé par dire qu’il n’y avait absolument rien d’irrégulier dans les tractations de Donald Trump et de son entourage vis-à-vis le gouvernement de l’Ukraine. Aujourd’hui, on n’a pas d’autre choix que de contre-attaquer en traitant les témoins gênants et les accusateurs de tous les noms. Bref, le radeau de la défense du président Trump perd ses planches à un rythme affolant et ceux qui tenteront de s’y accrocher risquent fort de couler avec lui.     

Une histoire simple  

L’histoire est assez simple. Le président Trump et son entourage immédiat ont tenté de faire pression sur le gouvernement de l’Ukraine, en retenant une aide militaire vitale pour ce dernier, afin de le forcer à entretenir de fausses rumeurs de corruption impliquant le fils de l’ex-vice-président Joe Biden, dans le but évident de nuire à la campagne de celui qui demeure le principal rival de Donald Trump dans la course à la présidence. Il s’agit d’un abus de pouvoir flagrant, précisément du genre de ceux qu’avaient en tête les rédacteurs de la Constitution lorsqu’ils ont conçu le mécanisme d’impeachment.      

Pendant longtemps, on a dissimulé les preuves de cette affaire, mais lorsqu’il est devenu évident que des témoins allaient la mettre à jour, le président Trump a choisi de publier une retranscription partielle (et tronquée de certains éléments incriminants, si on en croit le témoignage du colonel Vindman). Depuis, Trump répète «Read the transcript», croyant que son apparente transparence devrait suffire à convaincre. S’il était coupable, pourquoi diffuserait-il la preuve? Le problème est que même cette retranscription tronquée suffit à démontrer l’existence d’un abus de pouvoir.      

Oui, mais...  

Oui, mais l’abus de pouvoir n’est pas un crime! C’est ce qu’a dit, par exemple, l’ancien Attorney General par intérim de Trump, Matthew Whitaker. C’est un argument ridicule, qui revient à dire qu’il n’y a pas de limite à ce que le président peut faire avec les pouvoirs qui lui sont confiés, à condition que ce ne soit pas explicitement interdit par le code fédéral.      

Oui, mais il n’y a pas eu de «quid pro quo», clament le président et le chœur de ses inconditionnels supporters. Ça ne tient pas debout. Dans sa «conversation parfaite» avec le président Zelensky, tout juste après que ce dernier lui rappelle la nécessité de débloquer les fonds pour des armes essentielles pour résister à l’occupation russe, Trump lui demande «une faveur». Pas besoin d’avoir vu beaucoup de films de gangsters pour savoir de quoi il s’agit. Le bras droit du président, Mick Mulvaney, a lui-même admis candidement en conférence de presse qu’il y avait bel et bien eu un échange de bons procédés entre Trump et Zelensky. Rien de plus normal, insistait-il avant de se sentir obligé de rétropédaler dans les jours suivants. Il n’y a pas de crime là-dedans.     

Un crime fort possible  

Est-ce vrai qu’il n’y a pas de crime? Dans la Constitution, les fondateurs incluent comme motif de destitution l’acte de corruption (bribery), qui est aussi un crime au sens du code fédéral. Comme le rappelle le chroniqueur Eugene Robinson, du Washington Post, «Federal law states that a public official is guilty of bribery if he or she “directly or indirectly, corruptly demands, seeks, receives, accepts, or agrees to receive or accept anything of value personally or for any other person or entity, in return for . . . being influenced in the performance of any official act.”»  

Pas besoin d’être un avocat ou de se perdre dans les locutions latines, souligne Robinson, pour constater que tous les éléments de ce crime sont présents. Il suffit de faire ce que Trump lui-même demande à tout le monde de faire, soit de lire la retranscription. Le président a bel et bien demandé qu’une «chose de valeur» lui soit livrée (une enquête bidon pour salir son opposant Biden) en échange d’un détournement abusif de l’aide militaire allouée par le Congrès. De plus, comme le président s’est senti obligé de mener cette politique en dehors du cadre normal de la politique étrangère, «l’intention corrompue» (corrupt intent) devient d’autant plus plausible.     

D'autres excuses spécieuses  

Oui, mais ça n’a pas réussi, disent les défenseurs de Trump. Cet argument ne tient pas la route. Tenter de commettre un crime, c’est un crime. Si un individu se fait prendre en flagrant délit de vol à main armée, il ne peut pas plaider que son vol n’a pas réussi. Donc, le fait que l’enquête sur Biden n’a pas été annoncée et que l’aide militaire a fini par être débloquée ne constituent pas vraiment des défenses valables pour le président.     

Oui, mais il n’y a pas eu de victimes, alors le crime ne peut pas être si grave que cela, disent les défenseurs de Trump. Encore un autre argument facilement réfutable. Pendant les mois au cours desquels l’administration Trump a fait poireauter les Ukrainiens en attente de l’aide militaire dont ils avaient un criant besoin, des dizaines de soldats ont été tués faute d’avoir eu les moyens de contenir les forces russes dans leur territoire occupé (voir, entre autres, ici). La caricature ci-dessous, par Darrin Bell, résume assez bien la situation.     

Un châtiment trop sévère?  

Finalement, plusieurs républicains admettent que le président a agi incorrectement et qu’il a abusé dans une certaine mesure de son pouvoir, mais ils estiment que la destitution, qui est le châtiment ultime dont on dispose contre un président, est une peine trop sévère. Une simple réprimande ou une motion de censure limitée serait bien suffisante. C’est ce que dit notamment l’ex-ambassadrice de Trump à l’ONU, Nikki Haley, qui essaie ainsi de défendre la vertu face au dur jugement de l’Histoire qui attend le président et ceux qui l’auront défendu jusqu’au bout, tout en ménageant les sensibilités partisanes des supporters inconditionnels de Trump. Ceux qui défendent ce genre de position vont jusqu’à faire un parallèle entre la destitution, peine ultime réservée à un président en exercice, et la peine de mort, peine ultime tout court. C’est ridicule. La destitution, ce n’est pas une peine de mort, c’est juste l’équivalent de se faire virer de son emploi parce qu’on a abusé de ses fonctions.      

Déformer les faits et tirer sur les messagers  

Dans les prochains jours et les prochaines semaines, il deviendra de plus en plus clair que les arguments à la défense du président Trump sont tellement faibles qu’ils se limiteront à deux formes bien connues du discours trumpien. D’une, on s’affairera à cacher, nier, déformer ou pervertir la réalité et les faits qui se présenteront à nous pour entretenir les «faits alternatifs» qui font l’affaire du président Trump. D’autre part, à défaut de présenter des arguments qui se tiennent, on attaquera sans relâche les messagers en les accusant de partisanerie ou du crime encore plus grave de lèse-Trump. On me reprochera inévitablement à moi aussi ces deux péchés dans les commentaires qui accompagneront ce billet.      

Que diront les républicains du Sénat qui agiront comme jurés au procès du président? Ils insisteront probablement pour rester sur le radeau effiloché de la défense de Trump par peur de perdre l’appui de son irréductible base, mais ils finiront à plus ou moins long terme par couler avec lui.     

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM