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Un peu de Botox pour Sophocle et Goldoni

ART-TAPIS ROUGE-ANTIGONE-CINEMANIA
Photo Agence QMI, Toma Iczkovits Nahéma Ricci

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Les femmes occupent de plus en plus de place dans notre univers culturel et elles ne manquent ni d’audace ni de talent. Ce mois-ci, deux Québécoises injectent à Sophocle et à Goldoni une dose de Botox qui les rend très actuels.

C’est par hasard qu’à deux jours d’intervalle, j’ai vu Les amoureux, une comédie de Carlo Goldoni, au Théâtre Denise-Pelletier, et Antigone de Sophie Deraspe, que le Festival du film de Toronto a sacré meilleur film canadien de 2019. S’il y a dans l’un et l’autre certains défauts communs, on y trouve la même vivacité, une éclatante jeunesse et une identité québécoise assumée sans qu’elle soit accentuée à gros traits.

La cinéaste a emprunté les personnages de Sophocle conçus il y a deux millénaires et demi et les a transposés dans le Montréal d’aujourd’hui. De manière aussi crédible qu’astucieuse, elle recrée avec eux la malheureuse histoire de Fredy Villanueva. On se souvient qu’il avait été tué dans un parc de Montréal-Nord il y a 12 ans par un des policiers qui tentaient de maîtriser Dany, son frère aîné.

IL FAUT VOIR ANTIGONE...

Dans le film, après l’arrestation de son frère Polynice par les policiers ayant abattu Étéocle, Antigone, grâce à un habile subterfuge, prend en prison la place de Polynice. Elle tient ensuite tête à la justice au nom de la solidarité familiale. Pendant le procès, la grand-mère Ménécée (remarquable Rachida Oussaada), les réseaux sociaux et les voisins de la famille tiennent lieu de chœur grec.

Nahéma Ricci, qui n’avait jusque-là presque aucune expérience de jeu, incarne Antigone avec une maîtrise digne d’un trophée. Son visage de velours cache une indomptable volonté. Sophie Deraspe illustre à travers elle l’éternel conflit entre la conscience et la raison d’État. Ou, si l’on préfère, la raison du cœur affrontant l’implacable système dont juges, avocats et policiers sont les gardiens.

Par pudeur pour la famille Villanueva ou pour être davantage en lien avec le débat actuel sur la loi 21 et la question du voile, Sophie Deraspe a fait de la famille d’Antigone des immigrants issus du Moyen-Orient plutôt que du Honduras.

...ET IL FAUT VOIR LES AMOUREUX

Le film n’est pas sans longueurs ni sans maladresses. Quelques scènes sont naïves, mais il faut voir Antigone à tout prix comme il faut voir Les amoureux de Goldoni, ne serait-ce que pour apprécier l’extrême vitalité des jeunes créateurs québécois et la confiance exemplaire qu’ils ont en leurs moyens. En cela, Catherine Vidal est au théâtre ce que Sophie Deraspe est au cinéma.

La comédie de Goldoni que Catherine Vidal met en scène au Théâtre Denise-Pelletier est un brin brouillonne, le rythme est parfois défaillant, le langage inégal et les costumes sont hétéroclites, mais l’ensemble devient un tourbillon de jeunesse dans lequel on aurait tort de ne pas se laisser emporter, ce que j’ai fait sans gêne.

J’avais vu Les amoureux au théâtre Dejazet, à Paris, il y a quelques années, dans la même traduction d’Huguette Hatem. Les mots de la traductrice parisienne sonnent très bien dans la bouche de nos acteurs. Dieu merci, pour une fois, on n’a pas senti le besoin de leur donner une couleur québécoise.