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Paul Marchand à Montréal

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Il s’agit d’une histoire de sang, de larmes et de rage. Et aussi de belle camaraderie.  

Un jour, dans mon modeste bureau d’éditeur, je reçois un appel de France. À l’autre bout du fil, une voix grave : « Je suis Paul Marchand et je voudrais parler à Jacques Lanctôt. » Dans mon bureau, il n’y avait pas de fling flang. Si j’avais un ou une employée, nous participions tous aux mêmes tâches, y compris répondre au téléphone. Je suis étonné. Paul Marchand, c’est ce journaliste casse-cou qui descendait dans la fosse aux lions à Beyrouth comme à Sarajevo et je reconnaissais bien sa voix. Une voix devenue familière. Combien de fois ne l’avais-je pas entendu sur les ondes de la radio publique en prenant mon café du matin au milieu du va-et-vient des enfants se préparant pour l’école : « Ici Paul Marchand à Beyrouth... » Le reporter nous livrait à froid sa vision de la guerre meurtrière et on sentait presque le sifflement des balles assassines à ses côtés. Dans la fosse aux lions que je vous dis. Et voilà qu’il était au téléphone et qu’il demandait à me parler. Comment connaissait-il mon nom ? J’étais surpris, c’est peu dire. Je le serai encore plus l’instant d’après. Il avait un manuscrit à me proposer. À moi ? À la petite maison de la grande littérature, comme me l’avait appris mon maître éditeur, Victor Lévy Beaulieu ?  

Ma première réaction fut justement de lui demander pourquoi moi, pourquoi une modeste maison comme la mienne, alors que Paul Marchand est un reporter international, qui mérite donc une audience internationale. Un réflexe bien québécois, je suppose. Et c’est sur cette petite phrase que tout s’est joué : « Je ne vous connais pas personnellement mais on m’a dit que vous aviez risqué votre vie pour défendre vos idées et ça me plaît. » J’ai failli éclater en sanglots. Personne ne m’avait parlé ainsi jusqu’à maintenant. J’étais profondément ému, je suis du genre pleurnichard, cela me vient de mon grand-père maternel, moitié blanc, moitié amérindien, disait-il.  

J’acceptai donc avec empressement sa proposition. Il m’envoya son manuscrit par poste expresse. Quelques jours plus tard, j’avais cette petite bombe littéraire en mains propres. J’ai lu son récit tout d’une traite. J’étais ébloui, c’était Rimbaud au milieu des charniers de la guerre. Une illumination, un rythme, des images puissantes. Je voyais Rimbaud à Sarajevo : « Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées, j’allais sous le ciel, Muse, et j’étais ton féal... »  

J’ai aussitôt appelé l’auteur et lui ai dit que je le publierais, s’il était toujours d’accord pour le faire avec moi. Paul était pressé, il voulait que ça sorte le plus rapidement possible et les structures de ma petite maison d’édition le permettaient. Il prit l’avion quelques jours plus tard et j’allai le cueillir à l’aéroport. Comme il n’avait pas où dormir, je l’emmenai chez moi. Il allait occuper la chambre de ma fille pendant quelques semaines, le temps qu’il organise ses flûtes, comme on dit. Le temps qu’il fume toute ma réserve de cigares Monte Cristo Numéro 1. Petit à petit, mon humedor s’est vidé. C’était de bon cœur, je suis un partageux.  

Entre-temps, j’appris à connaître Paul, ce grand gringalet séduisant, un beau parleur qui passait cependant à l’action. Il me raconta comment il avait été blessé par un sniper, dans une zone tampon qu’il devait franchir pour aller se ravitailler et surtout pour recharger son cellulaire, ce précieux instrument de travail. Sur sa jeep, il avait écrit : Ne gaspillez pas vos balles, je suis immortel. Et dans sa radio-cassette, une chanson qui jouait à tue-tête : Sympathy for de the devil, des Stones. Aussi comment il avait été secouru et soigné par un médecin israélien. Un côté de son corps et de son bras déchiqueté. Ses multiples opérations. Il était bourré de vis et d’écrous, me disait-il. Un jour, c’était l’hiver, il a glissé dans mon entrée de garage, son corps a frappé la carrosserie de l’auto et j’ai cru entendre un bruit métallique. C’était dans ma tête, mais Paul avait grimacé sous la douleur. Maudit hiver.  

Puis le livre est sorti, je ne me souviens plus quand. (À suivre).