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Dans les coulisses d'une purge des Hells

Les règlements de compte à l’interne sont autorisés par des motards influents, selon ce qu’a dit un délateur

Bloc Hells Angels
Photo d'archives, Reuters

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Un «comité» de Hells Angels doit s’entendre sur le sort réservé à la victime d’une purge interne, selon un de leurs anciens porte-couleurs.  

«Tout le monde [du chapitre des Hells concerné] est mis au courant que lui, il est pour se faire tuer, s’il n’est pas déjà mort», a affirmé le délateur Sylvain Boulanger au sujet de la gestion des règlements de compte internes des Hells, alors qu’il collaborait avec la Sûreté du Québec (SQ) pour l’opération SharQc.    

Roger Bishop (à droite) arborait ses tatouages, alors que les policiers l’épiaient, sur cette photo prise en 2007.
Photo courtoisie
Roger Bishop (à droite) arborait ses tatouages, alors que les policiers l’épiaient, sur cette photo prise en 2007.

Ce genre d’assassinat, dont l’ex-aspirant des Hells Roger Bishop et le trafiquant Gaétan Sévigny ont vraisemblablement été les cibles depuis la mi-octobre, ne relève jamais d’un coup de tête ou d’une initiative personnelle, selon Boulanger.     

L’ancien motard a déclaré que, pendant les 12 années au cours desquelles il a porté la veste ornée de la tête de mort ailée des Hells, chacun de ces meurtres avait préalablement été discuté et autorisé par «un comité» de membres parmi «les plus vieux» et «les plus influents».    

L’ex-prospect du chapitre South des Hells a été tué par balle à proximité de sa Cadillac Escalade en sortant du gymnase où il s’entraînait à Brossard, le 30 octobre.
Photo d'archives, Agence QMI
L’ex-prospect du chapitre South des Hells a été tué par balle à proximité de sa Cadillac Escalade en sortant du gymnase où il s’entraînait à Brossard, le 30 octobre.

«Le comité est là, vous nous faites confiance, on est là pour diriger le chapitre. Quand il y a une décision importante, on la prend et on vous met au courant», a relaté celui qui a déjà fait partie d’un tel comité lors de la guerre des motards, dans les années 1990.     

Consultés  

Dans certains cas, tous les motards du chapitre ayant déjà été en lien avec la cible potentielle seraient même «consultés» en vue d’établir un consensus, a ajouté le délateur, à qui l’État a versé 2,9 millions $ pour sa collaboration.     

Toutefois, l’unanimité est nécessaire au sein des «décideurs» pour autoriser l’élimination d’un indésirable.    

Gaétan Sévigny, un trafiquant qui a déjà gravité dans l’entourage de plusieurs Hells Angels, a été assassiné en face de sa maison à Terrebonne, le 17 octobre.
Capture d'écran, TVA Nouvelles
Gaétan Sévigny, un trafiquant qui a déjà gravité dans l’entourage de plusieurs Hells Angels, a été assassiné en face de sa maison à Terrebonne, le 17 octobre.

«Impossible», selon lui, que des hommes de main d’un chapitre des Hells aillent de l’avant sans approbation de leurs dirigeants.     

«Si jamais ils ne s’entendent pas, c’est sûr que tout est annulé et il n’y a pas de meurtre», a-t-il précisé dans l’une des déclarations auxquelles Le Journal a eu accès.     

La «signature» des Hells  

Boulanger a dit aux enquêteurs que les Hells finissent aussi par savoir l’identité de celui qui a appuyé sur la gâchette de l’arme du crime.     

«On s’entend, les gars sont pas fous. [...] Ça se jase. En général, ils sont au courant.»    

Les assassins de Bishop ont abandonné leur véhicule de fuite en y mettant le feu pour faire disparaître leurs traces.
Photo d'archives, Agence QMI
Les assassins de Bishop ont abandonné leur véhicule de fuite en y mettant le feu pour faire disparaître leurs traces.

Mercredi dernier, les assassins de Roger Bishop – un ancien prospect des Hells tué d’une balle à la tête en sortant du gymnase où il s’entraînait à Brossard – ont répété une vieille méthode couramment utilisée durant la guerre des motards.     

Ils ont fui la scène du crime à bord d’un véhicule qu’ils ont ensuite abandonné en y mettant le feu pour faire disparaître leurs traces.     

C’était la signature des tueurs des Hells pendant cette guerre meurtrière qu’ils ont livrée aux Rock Machine et qui a fait plus de 160 morts entre 1994 et 2002 au Québec.     

On utilisait ce modus operandi parce qu’il «avait fait ses preuves», avait relaté le délateur Boulanger à la SQ, en laissant entendre que très peu de suspects de ces meurtres ont fini par être épinglés par les policiers.    

 – Avec la collaboration de Félix Séguin, Bureau d’enquête  

♦ Depuis le début de l’année, les policiers croient cependant avoir élucidé au moins sept meurtres reliés au crime organisé québécois – dont cinq à la mafia italienne – grâce aux mises en accusation de six suspects écroués après des enquêtes menées par la Sûreté du Québec, la police de Montréal et l’Escouade nationale de répression du crime organisé.  

Quand les motards font le ménage     

La tuerie de Lennoxville  

Bloc Hells Angels
Photo d'archives

Le 24 mars 1985, cinq Hells du défunt chapitre North sont tués au repaire du gang à Lennoxville, en Estrie. Leurs corps sont mis dans des sacs de couchage lestés de béton et sont jetés dans le fleuve Saint-Laurent. La bande reprochait à ces motards leur consommation excessive de cocaïne, leur non-respect des règles et l’attention policière qu’ils attiraient. Les cadavres furent ensuite repêchés à Saint-Ignace-de-Loyola, dans Lanaudière (photo). Yves « Apache » Trudeau, qui a échappé au massacre parce qu’il se trouvait en maison de désintoxication, est devenu délateur. Il a avoué 43 meurtres, mais a permis de faire emprisonner plusieurs Hells.     

Drogue et dettes  

Bloc Hells Angels
Photo courtoisie

Yves «Ballotte» Savoie, ancien membre des Hells du chapitre de Sherbrooke, est abattu dans sa voiture près de sa résidence, le 3 octobre 1989. Il avait de graves problèmes de consommation de cocaïne, ce qui contrevenait aux règlements internes du gang, ainsi que des dettes de 250 000 $. Il projetait aussi de concurrencer les motards en exploitant son propre laboratoire de haschisch, au moment du meurtre.     

Les doigts sectionnés  

Bloc Hells Angels
Photo courtoisie

André Tousignant était membre des Rockers, un club-école des Hells, quand lui et Stéphane « Godasse » Gagné ont tué l’agente correctionnelle Diane Lavigne sous les ordres de leur chef Maurice « Mom » Boucher, en juin 1997. Six mois plus tard, Gagné devenait délateur et avouait tout à la police. Le corps de « Toots » a été trouvé le 27 février 1998 à Bromont. Ses assassins l’ont tué par balles et lui ont coupé les doigts pour empêcher la police de l’identifier par ses empreintes. La police suppose que les motards l’ont éliminé pour s’assurer qu’il ne puisse collaborer avec les policiers comme Gagné.     

 À coups de marteau  

Bloc Hells Angels
Photo d'archives

Le Hell Scott Steinert et son garde du corps ont été conviés à un «faux meeting» au bunker du gang à Sorel, le 4 novembre 1997. Ils y ont été tués à coups de marteau, portés à la tête, puis ils ont été «crissés» dans le fleuve, a dit le délateur Sylvain Boulanger à la Sûreté du Québec. Quand le Saint-Laurent a restitué les corps, leurs membres étaient ligotés avec du ruban adhésif [duct tape]. Steinert, qui dirigeait des agences d’escortes et qui avait acheté le fameux manoir des Lavigueur à l’île aux Pruches, «tenait tête» à d’autres Hells influents qui ne l’appréciaient guère, selon Boulanger.     

Le numéro 2 disparu  

Bloc Hells Angels
Photo courtoisie

Le Saguenéen Louis «Melou» Roy était considéré par la police comme le numéro 2 dans la hiérarchie des Hells Angels du Québec, après Maurice «Mom» Boucher, et comme l’un des plus riches membres du gang. Le 23 août 1997, il a survécu aux balles tirées par le tueur à gages des Rock Machine, Gérald Gallant, près du motel de son père à Jonquière. Mais Roy n’a jamais été revu après s’être rendu à un rendez-vous au centre-ville de Montréal, le 23 juin 2000. Le prolifique narcotrafiquant ne faisait pas l’unanimité parce qu’il tenait à «opérer sa business tout seul», d’après le délateur Boulanger.     

Enterré au Nouveau-Brunswick  

Bloc Hells Angels
Photo d'archives

Mario Bergeron, un Hell de Québec (portant ici la veste noire à l’effigie du gang), aurait volé de la cocaïne aux motards en plus de leur mentir pour financer sa consommation personnelle de drogue. Selon le délateur Dayle Fredette, qui devait éliminer Bergeron avant de se désister, il a été tué par balle en avril 2008 et son corps aurait été enterré à Sainte-Anne-de-Madawaska, au Nouveau-Brunswick. Les restes du disparu n’ont pas été retrouvés.     

Des taxes à payer  

Bloc Hells Angels
Photo d'archives, Agence QMI

En 2016, deux anciens Hells Angels de l’Ontario (vêtus en rouge sur la photo), soit l’ex-boxeur olympique Phil «Crazy» Boudreault (à gauche) et l’ex-président des Nomads ontariens Martin Bernatchez (à droite), ont été blessés par balle lors de fusillades survenues respectivement à Lachute et à Granby. Les policiers croient qu’ils auraient tiré profit du marché québécois des stupéfiants sans verser la redevance ou «taxe» de 10 % des ventes exigée de tout trafiquant par les Hells du Québec.     

Deux anciens Rockers  

Bloc Hells Angels
Photo d'archives, Agence QMI

L’ex-Rocker Vincent Lamer a été abattu en sortant du travail (photo) dans le quartier montréalais de Rivière-des-Prairies, le 3 novembre 2017. Sébastien Beauchamps, un autre ex-membre de ce défunt club-école des Hells, a subi le même sort dans l’arrondissement de Saint-Léonard, le 20 décembre 2018. Ils avaient été impliqués dans la guerre des motards. Des dettes pourraient expliquer le meurtre du premier, tandis que le second aurait été soupçonné de parler à la police, d’après une récente enquête antidrogue.