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Un jeune aveugle qui voit loin

PSYCHO - Juba Sahrane
Photo Ben Pelosse Malgré une maladie foudroyante qui l’a rendu aveugle à l’âge de 13 ans, Juba Sahrane a poursuivi des études en droit. Il rêve maintenant de faire carrière dans une grande organisation internationale.

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Devenu aveugle à 13 ans après une opération au cerveau dans son pays d’origine, Juba Sahrane s’est retrouvé devant un double défi quand il est arrivé au Québec avec sa famille : réapprendre à fonctionner avec un sens en moins et s’intégrer à son nouveau pays d’accueil. À force de persévérance, il a fait des études en droit et rêve désormais de travailler pour une grande organisation internationale.

« Quand je pense à ce qui m’est arrivé : c’est un miracle si je suis encore en vie. Les épreuves m’ont obligé à gagner en maturité très rapidement », confie d’une voix posée le jeune homme de 25 ans, rencontré près du palais de justice de Montréal, où il travaille depuis peu à la Régie des courses, des alcools et des jeux. 

Du genre sportif et premier de classe, Juba menait une enfance sans histoire dans son Algérie natale. Quelques années plus tôt, ses parents avaient entamé des démarches pour immigrer au Canada. En juin 2007, sa vie a basculé. « Ma grand-mère avait remarqué que mes yeux étaient un peu ressortis. Par précaution, mes parents m’ont amené chez un ophtalmologue. Il a rapidement décelé une tumeur très avancée au cerveau. » 

Opéré d’urgence dans son pays, il a perdu la vision et l’ouïe gauche quelques jours plus tard. « Pour le médecin qui m’avait opéré, j’étais condamné à mourir. Mes parents ont pu obtenir in extremis un visa pour que je reçoive des soins en France. Ma mère et moi, on s’est sauvé de l’hôpital et on a quitté l’Algérie. »

Les soins que Juba a obtenus en France lui ont permis de survivre à son cancer. Hélas, il savait qu’il ne retrouverait jamais la vue. « J’ai passé une année très difficile. Du jour au lendemain, je perdais la vue, mon autonomie et tous mes amis. Ma vie était chamboulée au complet. »

Nouvelle vie au Québec

La demande de visa pour le Canada ayant été acceptée, la famille Sahrane est arrivée à Montréal le 17 juin 2008. En septembre, Juba a fréquenté l’école Jacques-Ouellette à Longueuil, un établissement spécialisé pour les personnes aveugles ou malvoyantes. En plus des cours réguliers, il apprenait à lire le braille, à se déplacer avec canne et à utiliser des outils informatiques l’aidant à fonctionner dans son quotidien. « Mon passage à Jacques-Ouellette m’a permis de m’outiller pour me lancer dans le monde. Quand on est différent, il faut avoir une confiance à toute épreuve. » 

Juba ne cache pas que ses premières années de cécité ont été très éprouvantes. « Mes frères et mes cousins sortaient jouer au soccer, tandis que moi je n’avais pas d’amis. C’était très déprimant. Puis, avec le temps, il a fallu que je me ressaisisse. Il n’était pas question que je reste planté sur le divan toute ma vie. J’ai décidé que je devais aller de l’avant. »

Après trois années à l’école Jacques-Ouellette, Juba a terminé son secondaire dans une polyvalente de Longueuil. 

Pour repasser une matière ou consulter ses courriels, il a recours à un logiciel qui permet de lire à voix haute ce qui est affiché sur l’écran.

Il a également appris par cœur les touches du clavier pour faire ses travaux et se sert des touches raccourcies pour naviguer sur son ordinateur.

« L’être humain a une grande capacité d’adaptation. Ma déficience fait en sorte que j’ai développé une excellente mémoire, ce qui m’aide dans mes études. » 

S’il s’est distingué par d’excellentes notes, il avoue qu’il a beaucoup souffert de la solitude à cette époque. « Les gens sont bienveillants avec toi, mais ils ne pensent pas à toi quand ils organisent des activités. C’est la même difficulté pour rencontrer une fille. Ça a été très difficile de me faire des amis jusqu’à l’université. »  

Juba Sahrane fait de sa différence un atout en repoussant une à une les limites de son handicap.
Photo Ben Pelosse
Juba Sahrane fait de sa différence un atout en repoussant une à une les limites de son handicap.

Études en droit

Après son cégep, Juba a étudié le droit à l’UQAM de 2014 à 2017. Pour les non-voyants, les choix d’études menant à une carrière sont plutôt limités, explique-t-il. « J’ai choisi le droit parce que ça me semblait la meilleure voie pour me trouver du travail. Ce n’était pas seulement une question d’argent. Je voulais donner un sens à ma vie. » Dans le cadre de ses études, il a effectué deux stages en plus d’avoir travaillé quelques mois chez Bombardier. « Le domaine du droit est accessible aux non-voyants, surtout dans les grandes organisations où tout est informatisé. La difficulté, c’est de convaincre les employeurs de te donner une chance. » 

Juba a passé son examen du Barreau en juin 2018. Question de célébrer cet accomplissement, il est parti seul en Italie pendant trois semaines. « J’ai un petit côté aventureux, confesse-t-il avec un sourire en coin. À Rome, j’ai embauché un guide qui me décrivait en détail tout ce qu’on visitait. À défaut d’avoir la vue, on peut goûter, on peut toucher, on peut écouter. C’était magnifique. »

Un stage à Genève

De retour au Québec, Juba a appris que sa candidature avait été retenue pour un stage de huit mois à l’Organisation internationale du travail, une agence des Nations Unies située à Genève. Le jeune diplômé a eu le privilège de travailler dans une unité dédiée à aider différents pays à implanter des systèmes d’assurances. Une fois, il s’est retrouvé dans la même pièce que le président français Emmanuel Macron et la chancelière allemande Angela Merkel. « Si j’étais capable de me rendre jusque-là à 24 ans, je me suis dit que tous mes rêves étaient à ma portée. »

Juba avait compris que sa condition ne devait pas être un frein à ses objectifs professionnels, bien au contraire. « J’ai fait de ma déficience une force. À Genève, les gens avaient tendance à venir vers moi pour me prêter leur bras. En discutant avec eux, ils m’invitaient à prendre un café. De fil en aiguille, le café devenait un lunch, le lunch un souper, le souper un réseau. À la fin de mon stage, presque tout le personnel me connaissait et la directrice de mon unité me confiait des missions de plus en plus importantes en raison de ma “notoriété”. » 

Rien pour l’arrêter

Juba a terminé son stage avec la conviction qu’il avait toutes les compétences requises pour faire carrière dans une grande organisation internationale. Pour se faire, il a commencé en août dernier une maîtrise en droit international et en politique internationale appliquée à l’Université de Sherbrooke pour laquelle il a obtenu une bourse de 12 500 $ de la Fondation INCA qui encourage les étudiants aveugles ou malvoyants à poursuivre des études de deuxième cycle. 

Le jeune homme croit fermement qu’en accomplissant de grandes choses, il contribuera à paver à la voie aux prochaines générations de non-voyants. « Je pense que notre communauté doit prendre sa place comme l’ont fait les femmes au 20e siècle. Pour réussir, il faut que nous nous battions pour occuper les plus hautes fonctions dans la société. Pourquoi pas un juge, un dirigeant d’entreprise ou un ministre aveugle ? On est capable de faire tout ça. »