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Paul Marchand à Montréal (la suite)

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Et puis le livre, Sympathie pour le diable, est sorti. Grand Moment d’émoi. Cette fois, la petite bombe littéraire a roulé jusque dans les couloirs et officines de la très digne société d’État, Radio-Canada.  

Paul Marchand avait travaillé pour Radio-Canada comme reporter pendant des années. S’il revenait à Montréal, c’est qu’il avait été blessé pendant son travail, qu’il était désormais handicapé, dans l’impossibilité d’exercer son métier, et on lui avait promis un job. Rien de plus normal.  

Lorsque son livre est paru, ses collègues de Radio-Canada, qu’il avait maintes fois aidés lorsque ceux-ci s’aventuraient hors de leurs zones de confort, sur les terrains minés de la guerre, se ruèrent sur le livre. Ils croyaient y lire une critique de la guerre, mais, oh surprise! ils trouvèrent, selon eux, « une apologie de la guerre ». Ce fut la curée. Sur plusieurs émissions, ces éminents journalistes dénoncèrent ce reporter venu de loin, cet insolent un peu fantasque, un électron libre auquel ils n’étaient pas habitués.  

Mon auteur, loin de s’écraser, se mit à ruer dans les brancards. À mots à peine couverts, il les menaça de révéler certains secrets d’alcôve. Ça devenait juteux. Ces journalistes soudainement vertueux m’appelaient et me demandaient de calmer les ardeurs de mon auteur. Mais Paul, déjà blessé de guerre, était maintenant blessé dans son amour propre. Au lieu de parler des qualités de son livre, et il y avait amplement matière à le faire, au lieu de parler de son écriture fulgurante, au lieu de commenter son courage comme correspondant de guerre (il avait tout de même risqué sa vie pour nous alimenter en nouvelles fraîches, et y avait même laissé quelques morceaux de chair, d’os et de peau), on se moquait de lui.  

Paul se les mit tous à dos. Inutile de préciser que les portes de Radio-Canada se fermèrent pour lui. Un Job, il n’en était plus question. De petites piges non plus. Seule Christiane Charrette, si je me souviens, continuait de lui offrir son micro à l’occasion. Doublement blessé, Paul se retrouvait sans-le-sou, dans un pays qui n’était pas le sien. Il avait loué un loft, rue Saint-Paul, dans le Vieux-Montréal. Puis il déménagea dans un autre espace, tout près, rue McGill College.  

Paul était bien seul, malgré les copines qui le visitaient et son cercle d’amis restreint. Sans véritables ressources, il trouvait malgré tout le moyen de profiter des bons côtés de la vie. Je lui ai versé des avances sur ses droits d’auteur. J’ai sûrement payé quelques mensualités de son loyer, quelques comptes d’électricité et de téléphone. Je me souviens d’un 24 ou d’un 31 décembre où il était pourtant seul dans son loft. Je suis allé lui porter un panier de victuailles achetées chez le chic traiteur Anjou Québec, de la rue Laurier à Outremont, et une bouteille de champagne. Je voulais qu’il se sente bien au Québec, malgré tout.  

De temps en temps, on l’invitait dans une école ou un cégep pour qu’il parle de son expérience. Il se sentait enfin utile. En fait, il était plus à l’aise dans une classe où il rencontrait des étudiants assoiffés d’en savoir plus sur son métier de reporter de guerre, que parmi ses collègues journalistes. « Moi, je vais sur le terrain compter les morts, je ne me sers pas des versions officielles fournies par un camp ou l’autre pour écrire mes bilans et mes articles. » Il pestait contre les journalistes qui envoyaient leurs topos à leur rédaction, depuis le bar de l’hôtel Hilton, sans jamais se salir les mains ou se mouiller les pieds.  

Un producteur ciné, Go Film, s’est intéressé à son œuvre. Paul a finalement signé un contrat, où il était précisé que 5% du budget de production du film « sera payable à Jacques Lanctôt, et ce, selon le désir de l’auteur au 1er jour de tournage ». J’étais ému, aux larmes. Il n’était pas obligé, mais c’était une belle reconnaissance pour quelqu’un « qui avait risqué sa vie » et qui l’avait aidé. Go Film a vendu le contrat à un autre producteur mais, peu importe, le nouveau producteur était « conjointement et solidairement responsable avec le cessionnaire de toutes et chacune des obligations » du contrat. Paul Marchand s’est enlevé la vie trois ans plus tard à Paris.  

C’est ce film qui est actuellement projeté sur nos écrans. On le dit très bon. Je n’irai pas le voir. Car ça me ferait trop mal. J’estime avoir été floué. On n’a pas respecté les volontés de son auteur, je n’ai jamais été payé, malgré quelques protestations. Ce n’est même pas une question d’argent. C’est comme si on avait foulé aux pieds une amitié vraie.