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À court de 1400 médecins au Québec

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Nous avons présentement besoin de 1417 médecins de plus au Québec, une situation «critique» qui risque de prolonger les délais d’attente et de causer des bris de services à court terme.   

«La réponse est claire : il manque de gens, il manque de bras», réagit la présidente de la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ), Diane Francœur.      

Il y a présentement 625 postes vacants chez les médecins spécialistes au Québec, montrent les données du ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS). Chaque poste libre signifie qu’aucun spécialiste n’est en place dans une région «X», malgré le besoin. Depuis 2016, ce nombre (6 % des postes) est stable.   

ÉCOUTEZ l'entrevue de Simon-Pierre Landry, chef de l’urgence à St-Agathe sur QUB radio:

À cela s’ajoute un déficit de 792 médecins de famille, selon un document de travail du MSSS datant de juin obtenu par Le Journal. D’après la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ), la pénurie a doublé depuis cinq ans. À ce jour, 590 895 Québécois sont sur une liste d’attente pour avoir un médecin de famille.      

Les régions à risque  

«On s’en va dans une situation qui risque d’être de plus en plus difficile, avoue le président de la FMOQ, Louis Godin. [...] On n’aura pas vidé le guichet d’accès l’année prochaine.»      

Les régions éloignées sont plus à risque de pénurie, puisque le recrutement est plus difficile. Or, la grande région de Montréal n’est pas épargnée. Ce sont les patients qui subissent les conséquences. Un résident de l’Abitibi a été suivi par cinq oncologues depuis 2015.      

«On gère vraiment la décroissance présentement. On éteint le feu, on n’est pas dans la planification», avoue la Dre Francœur, qui qualifie la situation de «critique».      

Selon la FMSQ, des pénuries frappent l’anesthésiologie et la chirurgie générale. À l’occasion, des hôpitaux de région ont dû envoyer des femmes accoucher dans d’autres centres, faute de médecin.      

«Que des postes ne soient pas comblés à Montréal et en Montérégie, c’est assez ahurissant, réagit le président du Conseil pour la protection des malades, Paul Brunet. C’est l’obligation du gouvernement de s’assurer que les gens soient soignés.»      

Pas de chiffre magique  

Tous les gens interrogés par Le Journal s’entendent sur un point : il n’y a pas de chiffre magique pour déterminer le bon nombre de docteurs. Or, avec une rémunération totale de 7,8 milliards $ l’an dernier, une hausse des effectifs aurait un impact sur les finances publiques.      

«C’est toujours une question d’argent, croit le Dr Simon-Pierre Landry. Le gouvernement a tout intérêt, du point de vue budgétaire, à dire qu’il y a assez de médecins.»      

Avec ses 21 295 docteurs, le Québec est au-dessus de la moyenne canadienne. Or, sur la scène mondiale, le Canada est à la traîne.      

Au ministère, on confirme qu’il y a «certaines spécialités avec de grands besoins». Or, on refuse de quantifier la pénurie d’omnipraticiens.      

Par ailleurs, le vieillissement de la population fait craindre le pire aux syndicats.      

«C’est un enjeu énorme pour le système de la santé. Les gens vont vieillir, la demande de soins va aller en augmentant », dit le Dr Godin.      

«Il y a des régions qui vont être les parents pauvres du système, ils n’auront pas les services, ajoute la Dre Francœur. Ce n’est pas acceptable.»     

Les besoins par région       

MONTRÉAL   

  • Omnipraticiens : 259     
  • Spécialistes : 165     
  • Total : 424   

4 postes vacants sur 10 d’urologues au CUSM  

LAVAL    

  • Omnipraticiens : 52     
  • Spécialistes : 11     
  • Total : 63   

MONTÉRÉGIE   

  • Omnipraticiens : 180     
  • Spécialistes : 69     
  • Total : 249   

LAURENTIDES   

  • Omnipraticiens : 51     
  • Spécialistes : 39     
  • Total : 90   

Aucun gériatre (6 postes)  

Pas de rhumatologue (3 postes)  

LANAUDIÈRE   

  • Omnipraticiens : 53     
  • Spécialistes : 26     
  • Total : 79   

Pas de physiatre (4 postes)  

CAPITALE-NATIONALE    

  • Omnipraticiens : 47     
  • Spécialistes : 37     
  • Total : 84   

ESTRIE    

  • Omnipraticiens : 36      
  • Spécialistes : 17     
  • Total : 53   

MAURICIE    

  • Omnipraticiens : 63     
  • Spécialistes : 33     
  • Total : 96   

Aucun allergologue (2 postes)  

4 postes vacants sur 8 en pédopsychiatrie  

5 postes vacants sur 8 en dermatologie  

CHAUDIÈRE-APPALACHES   

  • Omnipraticiens : 34     
  • Spécialistes : 13     
  • Total : 47   

OUTAOUAIS   

  • Omnipraticiens : 24     
  • Spécialistes : 32     
  • Total : 56   

BAS-SAINT-LAURENT    

  • Omnipraticiens : 4     
  • Spécialistes : 26     
  • Total : 30   

SAGUENAY-LAC-SAINT-JEAN   

  • Omnipraticiens : 14     
  • Spécialistes : 33     
  • Total : 47   

Pas de physiatre (3 postes)  

10 postes vacants sur 26 en psychiatrie  

GASPÉSIE-ÎLES-DE-LA-MADELEINE   

  • Omnipraticiens : 1     
  • Spécialistes : 19     
  • Total : 20   

CÔTE-NORD    

  • Omnipraticiens : 26     
  • Spécialistes : 38     
  • Total : 64   

4 postes de pédiatres vacants sur 7  

ABITIBI-TÉMISCAMINGUE   

  • Omnipraticiens : 16     
  • Spécialistes : 42     
  • Total : 58   

6 postes vacants sur 19 en anesthésiologie  

CONSEIL CRI DE LA BAIE-JAMES   

  • Omnipraticiens : 36     
  • Spécialistes : 9     
  • Total : 45  
  • Centre antipoison : 2          

CENTRE RÉGIONAL DE LA BAIE-JAMES   

  • Omnipraticiens : 7     
  • Spécialistes : 3     
  • Total : 10   

NUNAVIK    

  • Omnipraticiens : 22     
  • Spécialistes : 10     
  • Total : 32   

BESOINS TOTAUX AU QUÉBEC    

  • Omnipraticiens : 792     
  • Spécialistes : 625     
  • Total : 1417   

Il faudrait former plus de docteurs     

Le Québec doit ouvrir les vannes dès maintenant et former plus de médecins pour éviter des pénuries à court terme, croient plusieurs syndicats.      

«Si on veut prévoir une relève efficace dans 10 ans, on n’a pas le choix d’aller de l’avant avec une hausse des admissions», réagit Christian Campagna, président de la Fédération des médecins résidents du Québec.      

Vieillissement de la population, départs à la retraite : la complexe question des effectifs en médecine repose sur une multitude de facteurs.     

Chaque année, la Table de concertation permanente sur la planification de l’effectif médical au Québec (qui regroupe plusieurs ministères, des syndicats et des universités) fait des recommandations pour «former suffisamment de médecins afin de répondre aux besoins de la population», écrit le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS).      

Entre 2000 et 2020, le nombre d’inscriptions en médecine dans les universités a augmenté de 66 %, passant de 501 à 830.      

«Ça va éclater»   

Malgré cela, plusieurs demandent au gouvernement d’élargir le nombre d’inscriptions, puisqu’il faut 10 ans pour former un médecin spécialiste. Or, on ne donne pas de chiffre précis.     

«Si on n’a pas de jeunes qui arrivent, quand la population vieillissante va arriver, ça va éclater. Et c’est dans cinq ans. Pour nous, c’est aujourd’hui», dit le Dr Jean-François Courval, président de l’Association des anesthésiologistes du Québec.      

«On est déjà en retard, croit la Dre Diane Francœur, présidente de la Fédération des médecins spécialistes du Québec. Si on n’a pas de relève, on ne sera pas capable de rencontrer l’offre de service.»      

Depuis quelques années, le MSSS ouvre plus de postes de résidence en médecine familiale. Mais ils ne sont pas tous comblés. Selon le syndicat, les étudiants sont moins attirés par cette spécialité en raison du mauvais climat et de la rémunération plus faible.      

Problème d’organisation, disent des experts     

Le problème d’accès dans le réseau de la santé est dû à un manque d’organisation, et non pas à une pénurie de médecins, affirment des professeurs spécialisés dans la question.      

«On ne manque pas de médecins», croit fermement Roxane Borgès Da Silva, chercheure spécialisée en santé pour le centre CIRANO.      

«Ils ne me font pas du tout pleurer. Ce sont des gens qui sont très bien payés et qui pourraient déléguer une partie des soins [à d’autres professionnels]», ajoute-t-elle.     

« Je ne pourrai jamais mettre ma main au feu qu’au Québec, on manque de médecins », croit aussi Pierre-André Contandriopoulos, professeur spécialisé en politiques de santé à l’Université de Montréal.      

Selon eux, l’organisation actuelle des soins de santé au Québec est déficiente. D’ailleurs, Mme Borgès Da Silva croit que des soins en régions éloignées (dont l’obstétrique) pourraient être transférés vers de plus grandes villes.      

Tâches administratives  

Elle pense aussi que les médecins ont trop de tâches administratives, ce qui réduit leur temps en soins directs auprès des patients.      

Si plusieurs prônent la délégation de tâches vers les infirmières, une pénurie frappe aussi ces professionnelles au Québec.      

D’après M. Contandriopoulos, la répartition des médecins sur le territoire et leur rémunération à l’acte doivent être revues.      

«On a un système qui gaspille, qui n’est pas optimal. On dépense beaucoup et on n’en a pas pour notre argent.»      

Trop centralisé   

Parmi les solutions, un médecin des Laurentides suggère que l’embauche des docteurs soit décentralisée vers les régions.      

«La mécanique du ministère qui permet de distribuer les médecins sur le territoire est viciée, les calculs ne fonctionnent pas, déplore le Dr Simon-Pierre Landry, chef de département à l’hôpital de Sainte-Agathe. On m’empêche de recruter pour des raisons administratives très opaques, c’est très frustrant sur le terrain.»