/lifestyle/psycho
Navigation

Aimer plus d’une personne à la fois: des polyamoureux nous expliquent comment ils vivent leurs relations

Coup d'oeil sur cet article

Après avoir passé la nuit chez son copain, Marie-Claude L’Archer se met en route vers sa résidence pour y rejoindre son conjoint et ses enfants. À son arrivée, épuisée d’avoir «peu dormi», elle s’effondre dans le lit conjugal défait, que son mari a partagé avec une autre femme quelques heures plus tôt.   

La scène peut choquer à première vue. Comment ne pas tomber vert de jalousie en sachant que son partenaire a vécu des moments intimes avec une autre personne?    

Pourtant, cette situation n’est qu’une tranche de vie banale du quotidien de ce couple qui s’est ouvert au polyamour il y a quelques années. Et malgré les défis liés à ce choix, ils ne retourneraient à la monogamie pour rien au monde.    

Le polyamour est un mode relationnel où les partenaires ont la possibilité de développer des relations amoureuses avec plus d’une personne à la fois.    

Il existe autant de façons de vivre le polyamour qu’il y a de polyamoureux. Mais dans tous les cas, ces multiples relations amoureuses se font de manière consentante et transparente; on est bien loin de l’infidélité.     

Une option souvent escamotée  

Avant de connaître ne serait-ce que l’existence du polyamour, Jérôme Lemieux-Truchon n’arrivait pas à comprendre ce qui clochait dans ses relations monogames. Même s’il aimait profondément sa copine, il finissait toujours par développer des sentiments amoureux pour une tierce personne.    

«C’était incroyablement difficile. Pendant longtemps, je n’étais pas à l’aise avec qui j’étais. J’avais l’impression d’être quelqu’un de pas correct, en quelque sorte un traître vis-à-vis mes relations», explique le jeune trentenaire.     

Jérôme Lemieux-Truchon a trouvé dans le polyamour un mode de vie qui correspond davantage à sa vision de l’amour. Il fréquente présentement deux partenaires.
Photo Jennifer Miville
Jérôme Lemieux-Truchon a trouvé dans le polyamour un mode de vie qui correspond davantage à sa vision de l’amour. Il fréquente présentement deux partenaires.

Il y a environ un an et demi, il a toutefois découvert l’existence d’une communauté polyamoureuse à Québec, une «révélation» pour lui.     

Bien que le concept du polyamour ne soit pas inédit, cette façon de vivre les relations amoureuses demeure un phénomène plutôt récent au Québec.   

Une étude canadienne basée sur un échantillon représentatif est parue cette année dans la revue spécialisée The Journal of Sex Research. Elle révèle que 4 % des répondants en relation ont rapporté être dans une relation non monogame consensuelle, alors que 12 % des participants ont déclaré que ce type de relation serait leur configuration amoureuse idéale.  

«Ce n’est pas nouveau, par contre, on assiste à une démocratisation du polyamour. Choisir une relation polyamoureuse fait davantage partie des possibles. On a plus d’options, on ne pense plus qu’à la relation dyadique monogame. Ça apparaît davantage comme un choix», explique Marie-France Goyer, chargée de cours au Département de sexologie de l’UQAM.    

Marie-France Goyer, chargée de cours au Département de sexologie de l’UQAM, s’intéresse à la question du polyamour.
Photo Jennifer Miville
Marie-France Goyer, chargée de cours au Département de sexologie de l’UQAM, s’intéresse à la question du polyamour.

Après avoir elle-même appris en quoi consistait le polyamour, une importante réflexion s’est enclenchée dans l’esprit de Heidi Nadeau, qui a été durant une dizaine de mois l’une des partenaires de Jérôme.     

Elle vivait alors avec son conjoint de l’époque dans une relation saine et heureuse, mais où elle ressentait malgré tout une certaine pression à l’idée de devoir combler à elle seule les besoins de son amoureux.    

Ce long cheminement l’a finalement amenée à faire une croix sur cette relation amoureuse monogame. En fin de compte, c’est un poids énorme qui est tombé de ses épaules.    

«La monogamie, pour moi, c’est quelque chose qui veut dire que tu dois être tout ce dont une personne a besoin, et pour toujours. Le polyamour, c’est une liberté de pouvoir être qui je suis, sans essayer de remplir le moule de la blonde parfaite. Je peux être moi. Il y a d’autres personnes qui vont venir ajouter au bonheur de mes amoureux. Ça m’enlève une pression énorme», relate-t-elle.    

«C’est rare que quelqu’un peut combler les besoins d’un individu sous tous les spectres. Le fait d’avoir plusieurs partenaires permet d’aller chercher ce que tu apprécies chez l’un ou chez l’autre sans te mettre de barrière», renchérit un deuxième partenaire d’Heidi, Jeremy St-Amant.     

Même s’ils fréquentaient tous les deux Heidi au moment de l’entrevue, Jeremy et Jérôme n’ont montré aucun signe de jalousie durant notre rencontre avec eux.
Photo Jennifer Miville
Même s’ils fréquentaient tous les deux Heidi au moment de l’entrevue, Jeremy et Jérôme n’ont montré aucun signe de jalousie durant notre rencontre avec eux.

Le trio a reçu l’auteure de ces lignes dans l’appartement d’Heidi. À aucun moment lors de cette rencontre pouvait-on sentir ne serait-ce qu’une pointe de jalousie entre les deux partenaires de la jeune femme, qui ont même développé une amitié au fil du temps.    

«On est chanceux, mais ce n’est vraiment pas le cas pour tout le monde, on en est conscients», précise Heidi.    

Comprendre la jalousie pour la transcender  

Pour certains polyamoureux, passer par-dessus la jalousie peut s’avérer un véritable défi. Pour y parvenir, la première étape est souvent de prendre conscience de ce qui déclenche ce sentiment.    

C’est ce qu’a rapidement compris Célestine Uhde qui, à l’âge de seulement 17 ans, est déjà membre de la communauté polyamoureuse.    

«J’avais peur que si un ou une de mes partenaires allait voir ailleurs, ça voulait dire que j’allais être rabaissée. Ça voulait dire que j’étais moins performante, moins intéressante et moins fréquentable qu’une autre personne. Quand j’ai compris que c’était juste une question d’orgueil, [...] j’ai réalisé que ça n’enlevait rien du tout à la relation que je pouvais avoir avec lui ou avec elle», expose-t-elle avec lucidité.    

La jalousie a eu raison de la relation de Célestine Uhde, 17 ans, avec son ancien copain. «Je ne pouvais pas choisir. Il me demandait de choisir entre mon amoureuse actuelle et lui, quelque chose que je ne pourrais jamais envisager de demander à quelqu’un.»
Photo Jennifer Miville
La jalousie a eu raison de la relation de Célestine Uhde, 17 ans, avec son ancien copain. «Je ne pouvais pas choisir. Il me demandait de choisir entre mon amoureuse actuelle et lui, quelque chose que je ne pourrais jamais envisager de demander à quelqu’un.»

La jeune militante, qui s’exprime fréquemment dans les médias en raison de ses implications environnementalistes et féministes, s’est intéressée au polyamour lorsque son père, Dominique Uhde, a adopté ce mode de vie il y a environ deux ans. Ce changement a apporté de nombreux bénéfices au sein de la cellule familiale, alors que le paternel est maintenant plus patient, serein et heureux.    

Si aujourd’hui le polyamoureux de 47 ans n’a aucune difficulté à gérer le fait que ses partenaires voient d’autres personnes, il admet qu’il était «atrocement jaloux» dans ses relations monogames.     

Depuis qu’il comprend ce qui causait ce sentiment, toutefois, le père de famille n’est plus du tout hanté par la jalousie.    

«C’est quand on pense qu’on a trouvé la personne de notre vie qu’on devient jaloux. On dépose tous nos espoirs dans la relation de couple. [...] C’est évident que si cette personne-là est en voie d’être intéressée par quelqu’un d’autre, ça crée de la peur. Les gens ont peur de perdre quelque chose», élabore le professeur de philosophie.    

Comme toute sa vie reposait sur sa relation avec la mère de ses enfants, Dominique Uhde était auparavant «atrocement jaloux».
Photo Jennifer Miville
Comme toute sa vie reposait sur sa relation avec la mère de ses enfants, Dominique Uhde était auparavant «atrocement jaloux».

Certains font un pas de plus; non seulement tolèrent-ils les autres relations de leurs partenaires, mais ils arrivent même à éprouver de la «compersion». Ce terme, élaboré par la communauté polyamoureuse, décrit le sentiment de bonheur que l’on peut ressentir à voir son partenaire s’épanouir avec une autre personne.    

Heidi ressent fréquemment de la compersion lorsque ses amoureux vivent de beaux moments avec leurs autres partenaires, au point où elle a développé une grande amitié avec ses métamours, c’est-à-dire les partenaires de ses copains. Le réseau ainsi formé se nomme un polycule et est très précieux aux yeux de la jeune femme de 27 ans.    

«Quand je vois mes amoureux, ils sont rayonnants parce qu’ils ont passé du temps avec une autre personne. Ils sont plus épanouis et ça vient ajouter quelque chose de merveilleux dans ma relation avec eux», témoigne celle qui fréquente quatre partenaires.    

Toutefois, ressentir de la compersion à un moment ne garantit pas d’être à l’abri de la jalousie plus tard.    

Marie-Claude L’Archer, une Montréalaise de 45 ans, s’est intéressée à la question lorsqu’elle s’est rendu compte qu’elle-même éprouvait ces deux sentiments qui peuvent pourtant sembler contradictoires.     

Alors qu’elle n’a aucune difficulté à ressentir de la compersion lorsque son mari voit d’autres personnes, elle a toutefois vécu une crise de jalousie sans précédent envers l’un de ses amoureux. Cet événement l’a poussée à rompre par texto, puis à se présenter directement à l’urgence psychiatrique.    

«J’étais dans un tel état de détresse, à cause de la jalousie, que je craignais de me faire du mal. J’avais vraiment besoin d’aide, parce que j’avais des pensées suicidaires», relate-t-elle.    

Cette expérience l’a poussée à écrire un bouquin sur la question. Sous le nom Hypatia from Space, elle a publié le livre Compersion: Transcender la jalousie dans le polyamour, un livre «que j’aurais aimé lire moi-même», mentionne l’auteure.    

L’auteure Marie-Claude L’Archer raconte son propre cheminement vers la compersion dans un livre publié à l’été 2017.
Photo Jennifer Miville
L’auteure Marie-Claude L’Archer raconte son propre cheminement vers la compersion dans un livre publié à l’été 2017.

Dans les groupes de soutien polyamoureux, l’ouvrage est souvent cité comme étant une ressource incontournable pour les personnes qui adoptent ce mode de vie.     

Marie-Claude L’Archer, qui prépare un deuxième livre pour démystifier le polyamour auprès d’un public plus large, a également lancé un blogue afin d’offrir des outils aux polyamoureux et donne des conférences sur la compersion.    

Le combat contre les préjugés loin d’être fini    

«C’est juste une phase. Ce n’est pas viable. Tu fais ça pour le sexe, pour coucher avec tout le monde. Tu penses que c’est de l’amour, mais ce n’est pas sérieux.»  

Les gens qui pratiquent le polyamour sont la cible de nombreux préjugés au quotidien, même de la part de leurs proches. Pourtant, ceux-ci ne reflètent aucunement la réalité propre aux polyamoureux, affirme Marie-France Goyer.    

«Tous ces préjugés ne sont pas supportés par la littérature. [...] Ce n’est pas une phase. D’ailleurs, la majorité des personnes qui vont intégrer une relation polyamoureuse vont avoir déjà essayé des relations monogames avant de se rendre compte que ce n’est pas pour elles», explique la chargée de cours au Département de sexologie de l’UQAM.    

Elle ajoute que ceux qui s’identifient comme polyamoureux vont souvent conserver ce mode relationnel tout au long de leur vie.    

Aux yeux des personnes rencontrées, cette image négative et «immorale» qui colle à la peau des polyamoureux est simplement causée par la méconnaissance.    

«Quand on me pose des questions, je vois ça comme un moyen d’éduquer les personnes à une réalité qu’ils ne connaissent pas. Souvent, les gens ont l’image de la polygamie, de tromper ses partenaires ou du harem et trouvent ça étrange. Ça nous permet de briser les stéréotypes et les préjugés», note Célestine.    

L’adolescente est d’ailleurs persuadée que si le polyamour était mieux connu, une plus grande proportion de la population se tournerait vers cette façon de vivre les relations amoureuses.     

Célestine Uhde est convaincue que plusieurs se reconnaîtraient dans le polyamour si les préjugés envers de mode relationnel n’étaient pas aussi tenaces.
Photo Jennifer Miville
Célestine Uhde est convaincue que plusieurs se reconnaîtraient dans le polyamour si les préjugés envers de mode relationnel n’étaient pas aussi tenaces.

Elle constate que tout le monde connaît au moins un membre de son entourage qui a déjà quitté son conjoint qu’il aimait encore pour entamer une nouvelle relation avec une tierce personne. Le polyamour permet d’intégrer ce nouveau partenaire à la configuration amoureuse, sans pour autant mettre fin à la première relation.    

«Je ne suis pas en train de dire que ça convient à tout le monde, mais je crois que ça peut convenir à plusieurs personnes», soutient la jeune femme.    

En plus de cette marginalisation, les polyamoureux ne sont pas à l’abri de l’isolement. Ceux-ci ont souvent bien peu de confidents vers qui se tourner lorsqu’ils vivent des embûches dans leurs relations, car rares sont les personnes qui comprennent leur réalité.    

Pour contrer ce problème, des communautés polyamoureuses s’organisent à Québec, à Montréal et dans d’autres villes québécoises.     

Pour éviter leur isolement, les polyamoureux peuvent participer à plusieurs événements, comme cette rencontre dans un parc l'été dernier.
Photo Jennifer Miville
Pour éviter leur isolement, les polyamoureux peuvent participer à plusieurs événements, comme cette rencontre dans un parc l'été dernier.

On assiste à l’apparition de groupes Facebook regroupant plusieurs centaines de polyamoureux, où les membres peuvent partager ce qu’ils vivent et demander conseil sans craindre le jugement des autres.    

Diverses activités sociales sont également organisées pour souder la communauté, tels des rencontres dans un lieu public, des soupers au restaurant ou des soirées de création d’art. Un premier colloque sur le polyamour à Québec a même vu le jour au début du mois de novembre.    

Dominique Uhde tient fréquemment des activités sociales dans son logement de Limoilou, comme des soirées politiques ou des séances de création d’art, afin de solidifier les liens entre les polyamoureux de Québec.
Photo Jennifer Miville
Dominique Uhde tient fréquemment des activités sociales dans son logement de Limoilou, comme des soirées politiques ou des séances de création d’art, afin de solidifier les liens entre les polyamoureux de Québec.

«Il faut prendre ces gens qui sont seuls et les amener dans la gang. Facebook, c’est super pour faire des premiers contacts, mais une conversation qui va aider profondément quelqu’un et qui va lui permettre de sortir de son isolement, ça ne se fera pas par Facebook», précise Dominique Uhde, qui organise fréquemment des activités sociales à son domicile.    

D’autres embûches vécues par les polyamoureux sont toutefois plus difficiles à surmonter. Alors que certains caressent le rêve d’acheter une maison ou de fonder une famille, ils font face à une problématique majeure: le manque de reconnaissance juridique.    

«La société est construite pour deux. Quand on pense au mariage, ici, on peut se marier avec une seule personne à la fois. On peut ajouter un seul conjoint sur nos régimes d’assurances collectives», énumère Marie-France Goyer, avant d’ajouter que la reconnaissance légale des parents d’un enfant est également «une certaine source de stress» pour les polyamoureux.    

Comme bien d’autres, Heidi Nadeau n’arrive pas à s’expliquer cette rigidité administrative qui freine les projets des polyamoureux.    

«Ce qu’il faut se demander c’est, pourquoi deux? Qui a décidé ça, pourquoi et comment? [...] Plus tu as de gens qui sont bienveillants pour ton enfant, plus ils vont apprendre, avoir de l’affection et de la stabilité. Et si vous êtes quatre pour acheter une maison, ça coûte pas mal moins cher. Je ne vois pas de contraintes là-dedans, je vois ça encore mieux, encore plus simple. C’est du travail d’équipe», expose-t-elle.    

Heidi Nadeau déplore que de nombreux pans de la société soient aussi peu adaptés à la réalité des polyamoureux.
Photo Jennifer Miville
Heidi Nadeau déplore que de nombreux pans de la société soient aussi peu adaptés à la réalité des polyamoureux.

Il y a toutefois loin de la coupe aux lèvres. Un jugement de la Cour d’appel a confirmé à la fin du mois d’août qu’un enfant ne peut légalement avoir plus de deux parents au Québec. Notons que ce jugement touchait un couple de lesbiennes ayant fait appel à un homme pour concevoir coopérativement l’enfant, et non d’une triade amoureuse.     

Jérôme, qui aimerait éventuellement fonder une famille, garde espoir que la société soit un jour plus accommodante envers les polyamoureux.     

«Je pense que de plus en plus, dans les prochaines années, cette réalité va être exposée et peut-être qu’en tant que société, on réussira à s’adapter aux différentes réalités relationnelles. [...] Je crois que ce n’est pas pour demain, mais que la société va éventuellement s’ouvrir à ça», conclut-il avec optimisme.