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Qui joue la «carte raciale»?

Un candidat qui affiche une différence est victime d’une tout autre forme de discrimination, beaucoup plus pernicieuse celle-là.

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Ainsi, Dominique Anglade doit se défendre d’avoir «joué la carte raciale» pour être choisie comme chef du Parti libéral ou, pire encore, pour justifier d’avance une éventuelle défaite.  

C’est ce que je lis partout sur Twitter et dans le journal.   

Avec moins d’intensité, on reproche quelque chose de comparable à Sylvain Gaudreault, qui annonçait lundi sa candidature comme chef du Parti québécois. Il aurait brandi son orientation sexuelle pour s’attirer de la sympathie.   

Je ne sais pas si c’est moi qui suranalyse ou si d’autres picorent dans les faits (ma traduction insatisfaisante du concept de «cherry picking») pour confirmer leurs biais cognitifs, mais il me semble que ce n’est pas du tout ce qui s’est passé.   

Bruits de corridor   

Revenons quelques jours en arrière. Samedi dernier, deux chroniqueurs influents et respectés rapportaient dans leurs textes certains bruits de corridor entendus dans la basse-cour libérale. Denis Lessard écrivait dans La Presse, au sujet de l’establishment libéral qui a encouragé et soutient la candidature du maire de Drummondville Alexandre Cusson, qu'«une perception les rassemble: le Québec des régions resterait insensible à une Montréalaise issue des communautés culturelles».   

Michel David, dans Le Devoir, avançait quant à lui que «ceux qui applaudissent l’entrée en scène de M. Cusson sous prétexte qu’elle permettra la tenue d’un “débat d’idées” étaient surtout terrifiés à l’idée de couronner une candidate issue de la diversité, qui risque d’être difficile à vendre en dehors de Montréal».    

Bon. Aux yeux de plusieurs lecteurs, ça s’apparente à des ragots, tout ça. C’est plutôt un spin, en fait. C’est ce que raconte aux chroniqueurs la vieille croûte libérale sauce Jean-Marc Fournier, qui n’aime pas les Québécois des régions mais qui veut quand même leur vote, et qui enserre Alexandre Cusson de ses doigts croches. On peut arguer que mes collègues auraient pu s’abstenir de «donner du gaz» à ces propos fétides. En même temps, c’est une information tout à fait pertinente à porter à l’attention du public, que l’establishment libéral fait circuler de telles affaires.   

Donc, ça se jase. De sorte que dimanche, en faisant une mêlée de presse pour clore sa fin de semaine de congrès, Dominique Anglade est évidemment interpellée sur cet aspect. Pense-t-elle que le fait d’être une femme noire d’origine haïtienne peut nuire au Parti libéral si elle en devient chef?   

Personnellement, je n’étais pas au point de presse, mais mon collègue Jonathan Trudeau, qui s’y trouvait, rapporte que madame Anglade a paru très mal à l'aise au moment de répondre à ces questions.   

Dans tous les cas de figure, Dominique Anglade n’a pas «joué la carte de la race». Elle a plutôt dû fournir une réponse lorsqu’on la lui a brandie en pleine face.   

Sincère   

Il y a des gens qui pensent qu’elle n’aurait pas dû répondre. Une de mes amies, futée, croit que Dominique Anglade aurait pu dire qu’elle n’y voyait pas un enjeu et que, si monsieur Cusson et ses partisans désiraient en faire un, ils devraient s’en aller à la CAQ, où ils seraient bien accueillis. Ça aurait été une bonne ligne, amusante et baveuse, qui n’aurait toutefois pas été super pour garder une ambiance saine dans une course qui s’annonce assez sale.   

Sauf que Dominique Anglade a plutôt choisi de répondre par ce qui est probablement sa conviction sincère, c’est-à-dire que les Québécois de toutes les régions sont assez évolués et intelligents pour juger une candidate autrement que selon son sexe ou ses origines ethniques. Lundi, j’ai d’ailleurs fait une chronique où je tenais le même propos.   

Bref, elle n’a rien instrumentalisé. Elle n’a tenté de justifier aucune défaite anticipée. Au contraire, elle a embrassé une réalité avec un point de vue positif.   

C’est un peu la même chose qui est arrivée à Sylvain Gaudreault lundi. Il s’est fait demander par un journaliste si le fait d'être homosexuel était susceptible de lui nuire. Il a répondu que les Québécois jugeaient les gens sur leurs idées et qu’ils étaient respectueux de la vie privée des personnalités publiques. Bonne réponse.   

Mais ça ne suffit pas. Gaudreault, comme Anglade, aurait joué une carte qu’il ne faut pas montrer, celle de leur différence.   

Pernicieuse  

Dans mon texte de lundi, j’ai écrit, et je le pensais, que les origines de Dominique Anglade n’étaient pas un handicap pour devenir chef du Parti libéral ou même première ministre. Avoir eu plus de place, j’aurais dit que son bilan comme ministre de l’Économie était beaucoup plus susceptible de la plomber. Je pensais y revenir dans un prochain papier, mais si j'écris de nouveau là-dessus, ce sera probablement pour dire qu’il y a quelque chose d’absolument hallucinant à ce que Dominique Anglade porte seule le chapeau des années Couillard, alors que les principaux artisans du régime sont derrière Alexandre Cusson.   

Cela dit, je ne croyais pas que les origines de Dominique Anglade constituaient un handicap pour la suite de sa carrière politique.    

Je me trompais.   

En regardant, le lendemain, le sort réservé à Sylvain Gaudreault, je me suis aperçu qu’un candidat qui affiche une différence est victime d’une tout autre forme de discrimination, beaucoup plus pernicieuse celle-là. À savoir que, quoi qu’elle ou il fasse, elle ou il sera tôt ou tard accusé(e) d’instrumentaliser sa particularité, de monnayer son individualité, en quelque sorte, pour en tirer des bénéfices électoraux.   

On ne reprochera jamais à Alexandre Cusson de jouer la carte du gars blanc des régions pour être élu, ce qu’il fait sans gêne. Dominique Anglade n’a fait que répondre à une question sur ses origines et elle paie un prix politique.   

Et ça, ce n’est pas le fait du «petit peuple de région qui a peur des races» fantasmé par les élites libérales de la métropole. C’est de leur faute à elles.