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Colombie: Une police antiémeute répressive qui avive la protestation

Colombie: Une police antiémeute répressive qui avive la protestation
Photo AFP

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BOGOTA | Dilan Cruz s’est effondré. Touché en pleine tête par le tir d’un policier en armure noire. Sa mort a été filmée et cet étudiant est devenu le symbole d’une revendication: le démantèlement de l’appareil répressif des manifestations en Colombie.

En une semaine de protestation contre le président Ivan Duque, l’Escadron mobile anti-troubles (Esmad) a concentré la colère des jeunes, indignés par ce qu’a subi leur camarade de 18 ans, mortellement blessé par un agent de cette force spéciale de la police.

«Dilan n’est pas mort, Dilan a été tué», ont scandé les manifestants au son des casseroles dès que l’hôpital a rendu son ultime rapport lundi soir.

Ce jour-là, Dilan aurait dû participer à la cérémonie de remise du diplôme de fin d’études secondaires. Au lieu de quoi, il est devenu la quatrième victime mortelle des manifestations, qui ont fait aussi 500 blessés.

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Depuis, la rue réclame la dissolution de l’Esmad, créé il y a vingt ans. Auparavant, l’armée et la police se chargeaient du contrôle des foules quand l’état d’exception était régulièrement décrété avec la multiplication des guérillas dans les années 1960.

Dès son origine, l’Esmad a été dénoncé pour ses excès.

«Durant la protestation actuelle (...) l’action a été totalement disproportionnée», a déclaré à l’AFP l’avocate Daniela Rodriguez, du Mouvement des victimes de l’État (Movice).

Amnistie Internationale et Human Rights Watch (HRW), ainsi que le Défenseur du peuple, entité publique de protection des droits, ont déploré l’usage excessif de la force par l’Esmad depuis le début des manifestations le 21 novembre.

Agonie en direct

La Colombie s’est embarquée dans le train du mécontentement qui parcourt l’Amérique latine, en Equateur (10 morts), au Chili (23 morts) et en Bolivie (33 morts).

À la faveur de l’accord de paix de 2016 avec la rébellion des Farc, ce pays, qui depuis plus d’un demi-siècle gravite autour du conflit armé, s’ouvre à une nouvelle réalité: la pression sociale de la rue, sans le stigmate de la subversion.

Dilan Cruz est tombé au centre de Bogota. Son agonie a été filmée par téléphones portables et les images diffusées sur les réseaux sociaux. Un objet enveloppé de tissu blanc apparaît incrusté dans son crâne. «Qu’est-ce que c’est?», entend-on. 

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L’autopsie a révélé jeudi que le décès a été causé par un sachet de balles de plomb, ou «bean bag», tiré par un fusil de calibre 12. La même munition que les carabiniers chiliens, selon HRW.

Surnommés «robocops», les près de 3 600 policiers de l’Esmad ne sont pas autorisés à porter d’arme à feu durant des manifestations ou des troubles.

En théorie, leurs armes et munitions ne sont pas létales. Ils sont équipés de grenades chimiques et assourdissantes, fumigènes, calibre 12, fusils lance-lacrymogènes, matraques électriques, feux de Bengale et chiens, selon le Contrôle de l’utilisation de la force létale en Amérique latine.

Des «pertes de vision, d’audition et lésions physiques» ont été répertoriées, mais «sont impossibles à évaluer du fait de l’absence de chiffres officiels». 

Des statistiques indépendantes, toujours selon cette investigation, font en outre état de 13 morts dues à cette force spéciale entre 2002 et 2014. D’autres études élèvent le chiffre actuel à 20. Mais «l’Esmad n’admet aucune mort», déplore l’ONG Temblores. 

Comparé au Mexique, au Brésil et au Venezuela, la Colombie affiche officiellement les «données les plus basses en termes d’usage de la force létale», a précisé à l’AFP Jeronimo Castillo, co-auteur de l’étude et expert en sécurité de la fondation Idées pour la paix.

Impunité

Une enquête a été ouverte sur la mort de Dilan Cruz et le policier de l’Esmad impliqué a été «écarté de ses fonctions», a annoncé le directeur de la police, le général Oscar Atehortua. 

Le gouvernement a qualifié l’affaire d’«accident». «Au delà des condoléances, il manque la justice», a tweeté à l’adresse du président Duque le chef de HRW pour les Amériques, José Miguel Vivanco.

Cette année, 2 327 membres de l’Esmad sont poursuivis pour présomption d’usage excessif de la force, selon le général Atehortua.

Mais pour Mme Rodriguez, les sanctions «sont complètement dérisoires» et «le niveau d’impunité quant à la responsabilité de la force publique est très élevé».

L’Esmad dépend des autorités civiles. L’analyste et militaire en retraite Carlos Alfonso Velasquez recommande donc de réviser les «responsabilités» de la chaîne de commandement, dont le ministère de la Défense et la présidence.

«L’Esmad est usé, ajoute-t-il. Il faut le reprendre, le ré-entraîner, relever des gens et le rénover (...) Il ne peut continuer ainsi.»