/weekend
Navigation

Pour ne plus se taire

L'apparition du chevreuil
Photo courtoisie L’apparition du chevreuil
Élise Turcotte, Alto, 160 pages

Coup d'oeil sur cet article

On lit L’apparition du chevreuil en se tenant aux aguets : quand donc la proie sera-t-elle attrapée ? À moins qu’elle ne soit la plus forte ?

La prise de parole créée par le mouvement MoiAussi n’est pas en voie d’essoufflement, et Élise Turcotte, déjà riche d’une œuvre poétique et romanesque considérable, y contribue à son tour, faisant se fondre affrontement physique et thriller psychologique.

La narratrice de son dernier roman est écrivaine et féministe assumée. Elle prend la parole sur les réseaux sociaux, et les commentaires haineux suivent.

Quand le harcèlement devient menace, elle va chercher du répit dans un chalet isolé. Se retirer du monde pour mieux y réfléchir. Car il n’y a pas que les dérapages virtuels, il y a aussi ceux de la vie réelle, vécus au sein même de sa famille : un détestable beau-frère qui a fait d’elle la cible de sa morgue misogyne.

Comment se taire face à celui-ci ? Il méprise sa conjointe, sœur de la narratrice, et terrorise leur petit garçon. Il faut bien l’arrêter, quitte à susciter des remous (« Peux-tu t’arrêter de t’obstiner avec lui », dit la mère), quitte à être celle qui se retrouve chez la psychologue.

Pourquoi croit-on que le silence soit la seule attitude raisonnable pour les femmes ?, s’interroge la narratrice. Il y a là un tel piège.

Mais ne ressemble-t-il pas à celui où elle vient elle-même de s’enfermer... Car son chalet coupé du monde, d’autant qu’une tempête de neige s’est levée, ne l’est finalement pas vraiment. La maison voisine, abandonnée depuis des années, semble reprendre vie. Qui donc l’occupe ? Qui donc vient la rejoindre ? Se pourrait-il que...

Oui, le beau-frère est là. 

Dans un film américain, cette confrontation tournerait au sang. Dans L’apparition du chevreuil, c’est la genèse de ce face à face qui est mise en lumière. Comment un manipulateur procède pour installer sa domination : on le voit isoler sa conjointe, ridiculiser son entourage, écraser son enfant, diaboliser le monde... 

Et ça marche parce que personne n’ose répondre par crainte d’envenimer la situation. Qui dès lors empire, et que de nouveaux silences renforcent encore.

Entrer dans la bataille

Dénoncer, c’est toutefois entrer dans la bataille, donc dangereux. En plus qu’il faut se justifier, même auprès de ses proches. Un autre affrontement, solitaire, épuisant.

Élise Turcotte montre avec finesse les différentes couches de la confrontation à l’œuvre. On est à la fois au chalet, à guetter l’homme qui rôde et dont on se demande quand il frappera. Et on est dans la tête de la narratrice, qui entend décortiquer les mécanismes d’une telle traque.

Elle revient donc sur le passé – l’arrivée du beau-frère dans la famille, ou encore ses échanges avec sa psychologue -, revisite des rêves aussi. Tout cela se confond brillamment avec le présent, en éclaire les enjeux. Fait monter la tension et pourtant chasse la peur.

« Mais j’ai parlé », dit la narratrice. Et c’est une belle manière de survivre.