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Inconduite sexuelle par des professionnels de la santé: des conséquences dévastatrices pour les victimes

Les victimes mettent des années à s’en remettre

Dossier inconduites sexuelles
Photo Chantal Poirier Des années après avoir dénoncé son médecin avec qui elle avait eu deux relations sexuelles, cette patiente (dont l’identité est protégée) a encore du mal à faire confiance aux hommes.

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Anxiété, mal de vivre, honte, divorce. Les inconduites sexuelles peuvent avoir des conséquences dramatiques sur les victimes, qui mettent parfois des années à se reconstruire.    

« Il a démoli ma vie », a confié au Journal une patiente victime d’une inconduite sexuelle d’un médecin, en 2008.       

« Tous les jours de ma vie, je pense à ce qu’il m’a fait », confie anonymement la femme de 39 ans.       

Samedi, Le Journal révélait que 55 professionnels ont été jugés pour une inconduite sexuelle depuis que la loi a été resserrée en 2017 et prévoit une radiation de cinq ans. Certains ont agressé une patiente, alors que d’autres ont développé des relations intimes.       

Onze ans après les faits, cette femme est toujours hantée par son histoire avec ce médecin. En 2012, le docteur a été condamné à quatre mois de radiation pour avoir eu des relations sexuelles avec elle et pour lui avoir donné une somme d’argent en échange de son silence.      

  • Dr Mauril Gaudreault, président du Collège des médecins, était à Dutrizac sur QUB radio: 

Souffrir longtemps  

« Aujourd’hui, c’est impossible d’avoir une relation, avoue-t-elle. Les hommes m’écœurent beaucoup. »      

Les inconduites sexuelles peuvent avoir des effets dévastateurs sur la vie des patients. Souvent, les victimes étaient vulnérables en raison d’une maladie mentale ou physique. Dans d’autres cas, le patient était en position de faiblesse par rapport au professionnel, notamment parce qu’il avait besoin de soins.       

« Il y a des situations extrêmement malsaines où la cliente souffre des séquelles pendant longtemps », dit le psychologue et sexologue Marc Ravart.       

« Il m’a fait mal en dedans, et je lui en veux », confie une patiente d’un infirmier, qui a touché ses seins en 2016.       

 « J’étais en maudit après moi de l’avoir laissé faire. J’aurais donc dû lui donner une claque », ajoute cette mère qui avait subi des agressions sexuelles dans sa jeunesse.       

Faisant confiance au professionnel, beaucoup de victimes ont témoigné avoir « figé » sur le coup et avoir été incapables de croire en ce qui se produisait.       

« Il y a beaucoup de honte et de culpabilité à ne pas avoir réagi autrement. (...) Ce n’était pas un malade avec un gun dans la rue. Donc, si j’avais réagi, probablement que ça aurait arrêté », a confié au Journal une patiente qui a porté plainte contre son médecin.  

  • ÉCOUTEZ l'entrevue du Dr Mauril Gaudreault, président du Collège des médecins, à QUB Radio:  

« Massages sexuels »   

En janvier 2014, cette femme a dénoncé avoir subi des « massages sexuels comme on verrait dans un film », alors qu’elle était nue sur la table d’examen. Souffrant d’un trouble d’anxiété, celle qui avait 31 ans à l’époque a eu beaucoup de mal à s’en remettre, malgré 10 séances de thérapie.       

« J’ai eu certaines difficultés avec mon mari chaque fois qu’il me touchait, il y avait un blocage », a-t-elle témoigné.       

« C’est sûr que ça peut avoir des effets dévastateurs, dit M. Ravart. Le lien de confiance et la trahison de confiance dans le domaine médical et en santé mentale [...], c’est presque comparable à être victime d’inceste. »      

Et bien que certains professionnels aient développé une relation amoureuse avec un patient, la fin de ce lien intime peut causer de lourdes répercussions pour ce dernier.       

« Tu m’as abandonnée et j’en souffre encore », a écrit une patiente qui avait une relation intime avec son psychiatre.       

Par ailleurs, plusieurs victimes ont développé une méfiance envers les professionnels, et surtout les hommes.       

Extraits de décisions  

L’identité de toutes victimes est protégée par les tribunaux  

« Les massages qu’il lui a prodigués chez lui, supposément pour l’aider à exprimer ses émotions avec son corps, sont une duperie pour pouvoir se livrer à des attouchements et à des gestes ambigus à caractère sexuel.»  

– Décision dans le dossier du travailleur social Léo Bernier   

« Elle souhaite que l’intimé cesse de détruire la vie des femmes qui se sentent comprises par ce dernier et lui font confiance.»  

– Décision dans le dossier du Dr Jean-David Gaudreau  

« Il m’a dit : “j’ai le goût de toi” ». C’était un choc [...] Dans ma tête ça ne pouvait pas arriver, j’avais une confiance aveugle et c’était un endroit où il n’y avait aucun danger.»  

– Victime dans le dossier du Dr Steven Monette  

«Les patientes consultent pour des douleurs lombaires et pour améliorer leur condition de santé, mais quittent la clinique choquées et ébranlées par leur agression.»  

– Décision dans le dossier du physiothérapeute Edgar Tobon  

«J’étais à moitié dans mon affaire avec mon mari et à moitié avec lui, chez nous je pleurais.»  

– Patiente dans le dossier du psychoéducateur Patrick Roy  

«La cliente s’est pliée à tous les exercices et fantasmes sexuels que lui demandait l’intimé malgré les violentes réactions que cela lui provoquait, comme les nausées, les vomissements et les étourdissements, en plus de la laisser continuellement dans un état de souffrance et de confusion »  

– Victime dans le dossier du psychologue Ronald Côté  

Voici des sentiments possibles ressentis par les victimes d’inconduite sexuelle...   

  • De la honte      
  • Du dégoût      
  • De la tristesse       
  • De l’anxiété ou de la colère       
  • Une certaine ambivalence quant à vos sentiments envers votre médecin      
  • De la culpabilité      
  • La crainte de ne pas être prise au sérieux      
  • De la peur de représailles de la part du médecin concerné       
  • Méfiance envers les autres médecins ou tout autre professionnel.             

Source : Collège des médecins du Québec  

Fière d’avoir dénoncé son médecin  

La toute première femme à avoir porté plainte contre un médecin, qui a ensuite fait l’objet de multiples accusations d’agressions sexuelles, est fière du mouvement qu’elle a provoqué.       

« Avec du recul, j’ai une grande fierté », avoue la dame sous le couvert de l’anonymat.       

« Me faire dire que grâce à moi, il y a eu tous ces processus, c’est vraiment la récompense. Aujourd’hui, il y a des filles, des mamans qui n’auront pas à subir ce que j’ai vécu. »       

Quatre ans après avoir porté plainte contre son médecin de famille, cette Québécoise s’avoue encore troublée par son agression.       

Il y a quelques années, alors qu’elle avait d’intenses douleurs au dos qui l’empêchaient de se déplacer, le médecin a touché ses parties génitales durant un examen.       

« J’aurais aimé dire à mon cerveau, oublie cette histoire-là. (...) La victime garde cette histoire toujours à la surface. C’est difficile. »       

Convaincue qu’elle n’était pas la première victime de ce médecin, la dame a porté plainte au Collège des médecins du Québec.      

« Je me disais : Ce n’est pas vrai qu’il va continuer à faire ça à des jeunes filles. J’avais un rôle à jouer, une mission à faire. »      

Au lendemain d’un article publié dans Le Journal sur ces accusations, le Collège des médecins a reçu plusieurs autres plaintes contre l’homme. La Sûreté du Québec a aussi ouvert des enquêtes pour agressions sexuelles.       

Au total, il a fait de multiples victimes, indique le jugement du conseil de discipline. Radié de façon permanente, l’ancien médecin a aussi été condamné à deux ans de prison pour agressions sexuelles sur des patientes.      

« Que l’agresseur ait eu des conséquences, ça vient racheter les conséquences que j’ai dû subir », croit la dame.       

« En paix »  

« Je suis vraiment en paix, je n’ai plus de poids sur mes épaules », confie-t-elle.       

Malgré cela, la dame a vécu plusieurs séquelles en lien avec l’agression, et a reçu une aide psychologique. Elle déplore aussi la lenteur du processus disciplinaire.       

« Il n’y a pas un sou qui aurait remboursé mon confort moral. La meilleure récompense que j’ai pu avoir, c’est de sentir que socialement les gens se mobilisaient, et arrêtent de douter qu’il l’ait fait. »       

Sans aucun doute, la femme encourage les victimes à dénoncer leur agresseur.       

« Ne pas porter plainte, c’est plus dur parce que tu gardes ton histoire toute ta vie. Pour moi, c’est chose du passé. Je me suis libérée. »      

Il faut mieux indemniser les victimes  

Des victimes d’inconduite sexuelle réclament une indemnisation, notamment pour payer les frais dispendieux de thérapie, comme en Ontario.       

« Oui, ça fait une différence une indemnité pour permettre aux gens d’aller chercher de l’aide, dit une victime sous le couvert de l’anonymat. Parce que, peu importe que ce soit en déontologie ou au criminel, les conséquences sont les mêmes sur la personne. »       

Besoin d’aide   

Les victimes d’inconduite sexuelle ont souvent besoin d’aide psychologique pour passer à travers cette épreuve. Certains jugements ont imposé que l’amende du professionnel soit remise au patient, pour l’aider à rembourser ces frais. Or, en raison de la lenteur du système, ce montant est versé plusieurs années après l’événement.       

Par ailleurs, d’autres pertes financières de toutes sortes sont assumées par la victime (congé de maladie, perte d’emploi, etc.)      

En Ontario, les ordres professionnels ont un fonds d’aide aux victimes. Dès le dépôt d’une plainte d’inconduite sexuelle, le patient a droit à des séances de thérapie gratuites. Il n’a pas besoin d’attendre le verdict de culpabilité.      

« C’est certain que dans la très grande majorité, les gens ont été affectés d’une façon ou d’une autre et ont dû avoir des pertes », dit l’avocat Marco Laverdière, chercheur associé en droit et politiques de la santé à l’Université de Montréal et à l’Université de Sherbrooke. « Si on pense aux victimes (...), il y a d’autres choses à faire, notamment au niveau du soutien », dit-il.       

Questionné à ce sujet, le Collège des médecins du Québec (CMQ) est demeuré prudent. « C’est quelque chose qu’on pourrait regarder », s’est contenté de dire Yves Robert, secrétaire du Collège des médecins du Québec.       

Indemnité directe ?   

Selon le Conseil pour la protection des malades, un régime de no fault devrait même être instauré.       

« On a toujours favorisé un no fault parce qu’il y a de moins en moins de causes qui se rendent à la fin », dit le président Paul Brunet.       

« Le patient n’a pas les ressources pour se battre contre celui qu’il accuse », dit-il.