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L'enseignement n'est pas une affaire de chiffres

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Au nom de la gestion comptable, l’essentiel du travail des enseignants est mis de côté. Prendre le temps de s’informer, de réfléchir, d’analyser ou de discuter nous semble maintenant une perte de temps. (Note: une version modifiée de ce texte est disponible dans la revue Éducation Canada)  

La nouvelle gestion publique (NGP) a fait son apparition à la fin des années 90. Elle promettait alors une profonde modernisation de la fonction publique qui mettrait l’accent sur la qualité des services aux citoyens et sur l’atteinte de résultats mesurables.   

Le dictionnaire du gestionnaire à la mode contient dorénavant une panoplie d’expressions bienheureuses: écoute des citoyens, qualité des services, recherche de la performance, transparence, résultats, responsabilisation et imputabilité.  

Évidemment, l’éducation n’échappe pas à ce tsunami.   

Gestion axée sur les résultats (GAR)  

Au printemps 2000, la Loi sur l’administration publique a instauré un cadre de gestion axé sur les résultats (GAR): une approche fondée sur des résultats mesurables répondant aux objectifs et aux cibles définis préalablement en fonction des services à fournir.  

Une rétrospective de certains amendements à la Loi sur l’instruction publique (LIP) illustre bien cette tendance lourde. Au cours des années subséquentes, nous avons assisté à l’apparition du plan stratégique, du plan de réussite, de la convention de partenariat, de la convention de gestion et de réussite éducative, etc.  

Les résultats des élèves aux examens régionaux ou nationaux et les taux de diplomation dans les temps constituent les indicateurs principaux de la qualité de l’enseignement, de la gestion de l’école et du système d’éducation.  

La GAR semble ainsi répondre à des impératifs politiques très éloignés de la mission institutionnelle de l’école et des besoins des élèves.  

Dommages collatéraux  

Quelle est la grande mission d’une commission scolaire?   

Veiller à la gestion efficace et efficiente des ressources humaines, matérielles et financières dont elle dispose.  

Son nouveau credo?   

Faire plus avec moins.  

Cette vision comptable de l’éducation a creusé une énorme tranchée entre la mission de l’école et sa gestion. En effet, les outils d’évaluation de la qualité ne permettent pas d’apprécier une formation intellectuelle, culturelle et citoyenne. Ni le bien-être à l’école des élèves et des enseignants, d’ailleurs.  

La GAR comporte donc un grand risque pour les enseignants: une perte du sens de notre travail causée par le sacrifice d’une formation émancipatrice sur l’autel de la réussite à tout prix.   

Un non-sens pour le pédagogue. Car, ne l’oublions pas, l’enseignement n’est pas une affaire de chiffres. Il s’agit d’une profession «humaine».  

L’enseignant doit être empathique, généreux et à l’écoute. Il doit avoir une main de fer dans un gant de velours. C’est un bénévole dans l’âme qui fait preuve de patience. Il doit être un motivateur, un communicateur, un organisateur, un rassembleur et un modèle. Il sait vulgariser et convaincre.  

Son noble but? Faire «avancer» chacun de ses élèves, peu importe «l’endroit» où il se trouve.  

Et si nous sommes dépossédés de ce qui constitue notre raison d’être, la GAR risque de nous aliéner.  

Que faire?  

Bienveillance  

Depuis des années déjà, les enseignants ont l’obligation d’inscrire à leur horaire des minutes de temps de présence à l’école. À tout calculer, on oublie l’essentiel. Comme l’écrit si bien mon collègue Mathieu Bernière:   

Notre travail est incommensurable. Au sens propre. Il ne peut être mesuré. Il ne peut être compartimenté. Encore moins sur les prémisses de notre mauvaise foi, c’est-à-dire en imposant un horaire si rempli, serré et étouffant de crainte que l’on soit payé à ne rien faire.   

Ce minutage ridicule de notre tâche est contradictoire avec notre professionnalisation. Mais, dans un système d’éducation contaminé par la GAR, nous devons faire la démonstration de notre efficacité.   

Prendre le temps de s’informer, de réfléchir, d’analyser ou de discuter semble maintenant être une perte de temps. Dans ce contexte, celui qui ose simplement lire à son bureau devient un ennemi de la GAR.   

Il s’agit pourtant de l’essence même de ce que devrait être l’enseignement. Il s’agit d’actions essentielles à notre bien-être psychologique qui feront de nous de meilleurs enseignants pour mieux éduquer nos élèves.  

Dans ce monde d’apparence créé par cette gestion comptable, nous oublions la nécessaire culture générale propre à l’enseignement. Dans ce tourbillon insensé de productivité visible, nous négligeons le côté infiniment humain de notre métier. En somme, nous omettons de nourrir notre cerveau et notre âme.  

Résistons.  

Comment?  

Par la bienveillance.  

Une disposition d'esprit inclinant à la compréhension, à l'indulgence envers autrui.  

S’il est tout naturel d’être bienveillant envers nos élèves, soyons également bienveillants envers nos collègues et nous-mêmes.  

Prenons le temps de nous réapproprier le sens profond de notre métier: offrir une formation intellectuelle, culturelle, citoyenne et émancipatrice.  

Pour le bien-être de tous.  

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Merci à Stéphanie Demers, professeure à l’UQO, de sa très grande générosité.  

Dans son numéro de décembre intitulé Bien dans mon travail, la revue Éducation Canada met l’accent sur les manières dont nous pouvons (et devons) renforcer le bien-être émotionnel et social du personnel des systèmes d’éducation publique primaire et secondaire, et ce, afin de favoriser des milieux scolaires plus sains et des expériences d’apprentissage plus enrichissantes pour les élèves.   

Je vous invite à prendre le temps de lire ce numéro!