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Ce que Polytechnique m'a appris

Une tragédie sans pareil dans notre histoire

Ce que Polytechnique m'a appris
Dario Ayala / Agence QMI

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Aujourd’hui, marque le 30e anniversaire de ce qui fut une tragédie sans pareil dans notre histoire. Une tragédie qui a profondément blessé les Québécois au cœur, car lorsque Marc Lépine est entré, ce jour-là, à Polytechnique, c’est sur tout le Québec qu’il a ouvert le feu. Sur ses valeurs, sur son identité, sur son avenir et sur tout ce qu’il représente.   

  

Quand on naît femme, un jour, si nous n’en faisons pas l’apprentissage dès notre plus jeune âge, on découvre que beaucoup de gens dans l’histoire, comme dans le monde, nous haïssent pour la seule raison que nous sommes des filles. C’est d’un ridicule absolu que de devoir l'écrire en 2019, mais le fait est qu’à leurs yeux, nous ne sommes pas la moitié légitime du genre humain (celle qui met d’ailleurs l’autre au monde), mais une propriété, un objet de sévices et ce qui leur inspire les pulsions les plus monstrueuses.  

  

Personnellement, j’ai fait cet apprentissage vers onze ou douze ans, quand j’ai entendu parler de Polytechnique pour la première fois. Je me souviens, à cause de l’approche de la date anniversaire, je n’arrêtais pas d’entendre ce mot, « polytechnique », partout. Je suis née au printemps qui a suivi la tragédie, alors je n’avais aucune idée et disons qu’on ne s’était pas précipité pour m’en parler. Je n’étais qu'une enfant, après tout. J’ai donc posé la question à ma mère et elle s’est alors armée de toutes les délicatesses du monde pour m’expliquer ce terrible évènement dont elle aurait de loin préféré m’épargner la connaissance.   

  

Je me souviens de la sensation que j’ai ressentie, comme une main glacée soudainement posée sur mon ventre. Je comprenais les mots qu'elle me disait, mais je ne comprenais pas ce qu’elle était en train de me raconter. À vrai dire, j’allais devoir attendre de devenir moi-même une femme pour pleinement saisir, car à ce moment de ma vie, je n’étais qu’une fillette qui n’avait jamais été désavantagée, discriminée et encore moins violentée à cause de son sexe. Je n’étais qu’un jeune individu libre, content de vivre et entouré de figures aimantes, et je n’arrivais pas à concevoir qu’on puisse me vouloir du mal, juste parce que je n’étais pas un garçon.  

 

Pour tout dire, près de vingt ans plus tard, je le conçois toujours aussi mal. 

 

Ces évènements se sont passés il y a trente ans, certes, mais qu’en reste-t-il, aujourd’hui? Qu’avons-nous appris? Qu’est-ce qui a changé, depuis? Malheureusement, je remarque que si les tireurs fous n’entrent plus dans les écoles pour régler leur compte aux femmes, ils les mitraillent désormais en ligne, sur les réseaux sociaux et sur toutes les plateformes, et ce, en toute impunité.  

  

Peut-être sourcillera-t-on devant le parallèle. Peut-on vraiment comparer un homme armé jusqu’aux dents qui entre dans une école pour n’y assassiner que des femmes et les commentaires dégoûtants et dégradants que Mononcle Untel se plaît à écrire compulsivement sur les espaces commentaires? Je le crois oui, car hormis l’intensité concrète de l’attaque perpétrée, les deux relèvent d’une même rage, d’une même haine et d’un même puissant sentiment d’insécurité.   

  

Ces attentats, que ce soit celui de Polytechnique ou ceux qui sont aujourd’hui commis journalièrement, en plus d’être désormais normalisés dans notre univers virtuel, partagent la même intention : neutraliser les femmes de l’espace public, car ces mots sont autant de balles tirées dans nos cœurs et dans nos esprits, malgré nos carapaces et malgré notre capacité à encaisser. Et il y a tout à parier que si Marc Lépine avait vécu à notre époque, il aurait été de ceux qui tirent à bout portant les pires horreurs en ligne, ci tôt qu’ils ne sont pas d’accord avec les propos tenus par quelqu’un, et tout spécialement par une femme.   

  

Qu’on me comprenne bien : c’est l’un de nos droits les plus fondamentaux que de ne pas être d’accord. C’est le socle de cette démocratie qui nous est si chère. Pourtant, je ne vois honnêtement pas quel désaccord, même le plus franc, peut justifier qu’on souhaite ouvertement au parti féminin d’être battu, violé ou assassiné. Qu’on le traite de tous les noms et qu’on s’en prenne, même symboliquement, même « juste » avec des mots, à sa sexualité la plus intime, comme si cette dernière était un crime par nature.  

  

En ces temps où nous sommes saturés de violence, que ce soit via les nouvelles, notre environnement immédiat ou par le biais de l’industrie du divertissement, j’ai le sentiment profond que tout le monde a besoin d’être traité avec plus d’humanité. Je me dis que, non seulement ça dégagerait le chemin à l’avancement des idées, mais que ce serait, par le fait même, le meilleur moyen de rendre tous les jours hommage aux femmes tombées, que ce soit à Polytechnique ou ailleurs.   

  

Maintenant, comment changer les choses? J’ai bien peur qu’il n’y ait pas de formule magique ou d’intervention divine à attendre. Je crois que ça dépend de nous, que ça relève d’une prise de conscience sincère et collective, et quelque chose me murmure que s’il y a un endroit sur Terre où ça peut réussir, c’est ici.   

  

Hier soir, j’étais sur mon balcon et dans la neige qui tombait doucement, je pouvais voir au loin des faisceaux lumineux commémorant ces quatorze vies si injustement sacrifiées le 6 décembre 1989. Je pense à ces belles jeunes femmes, avant-gardistes, ambitieuses et brillantes, et pour moi, bien au-delà du symbole de la violence faite au genre féminin, elles représentent ce qui, depuis, rappelle au Québec à quel point il aime ses femmes et ses filles; ses si belles Québécoises, et à quel point il les veut libres, fortes, fières et éduquées. Aujourd’hui, et pour les grands temps à venir, je crois qu'il lui revient de s’en souvenir, plus que jamais.