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Est-ce que vous détestez Donald Trump?

Est-ce que vous détestez Donald Trump?
AFP

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On a posé cette question jeudi à la présidente de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi. Sa réponse en dit aussi long sur la femme la plus puissante de Washington à l’heure actuelle que sur ce qui cloche dans la politique américaine à l’ère de Trump.  

Un des événements clés d’une semaine mouvementée dans la capitale américaine est un bref moment de la conférence de presse de jeudi où Nancy Pelosi annonçait, sur un ton solennel, que les conclusions de l’enquête de la commission du renseignement sur l’affaire ukrainienne l’avaient forcée à appuyer la rédaction d’un acte d’accusation formel contre le président Trump. Au terme de sa conférence de presse, après avoir répondu à une série de questions serrées des reporters présents, Pelosi a pris le chemin de la sortie. Comme de coutume, les reporters lui ont lancé des questions à la criée, dont celle-ci, du reporter de la chaîne de médias de droite Sinclair, James Rosen : «Madame Speaker, est-ce que vous détestez le président?»   

Madame Pelosi laisse habituellement ces questions impromptues sans réponse, mais cette fois-ci, elle a rétorqué: «Je ne déteste personne. Ne m’accusez pas de ce genre de chose.» Elle est ensuite retournée au micro pour compléter sa réponse en émettant des mots très durs envers le président en rapport avec ses actions politiques. Elle a de plus souligné que son opinion sur l’impeachment est basée sur la Constitution et n’a rien à voir avec ces désaccords politiques ou avec ses sentiments envers le président. « En tant que Catholique, je n’accepte pas que vous utilisiez le mot haine dans une phrase à mon sujet. Je n’éprouve de haine pour personne. Je prie tous les jours pour le président. Alors ne me provoquez pas (don’t mess with me) avec des mots comme ça.»  

Trois choses peuvent être retenues de cet échange, qu’on peut voir et entendre en cliquant ici.  

Don’t mess with Nancy Pelosi  

D’abord, ceux qui prennent la femme la plus puissante de Washington à la légère le font à leurs risques et périls. Nancy Pelosi a beau avoir été élevée dans une bonne famille catholique, elle n’est pas une enfant de chœur. Elle mène son caucus d’une main ferme et si elle dit qu’elle est prête à envisager un vote sur l’impeachment du président, c’est qu’elle est parfaitement consciente qu’elle a les votes nécessaires en poche. Première femme à occuper ce poste névralgique du pouvoir législatif à Washington, Nancy Pelosi a su inculquer une discipline remarquable aux législateurs d’un parti historiquement reconnu pour ses luttes intestines et son indiscipline.   

La politique ne se résume pas à des sentiments  

Deuxièmement, le reporter qui a posé la question donnait suite aux interventions de certains républicains qui sont persuadés que plusieurs démocrates cherchent à destituer Trump depuis le premier jour tout simplement parce qu’ils le détestent et que l’affaire ukrainienne n’est donc qu’un prétexte pour faire ce qu’ils souhaitaient faire de toute façon. Peut-être que le fait de réduire le processus à une expression de haine de la part des démocrates est une bonne façon pour ces républicains de faire oublier à leurs partisans qu’ils n’ont pas d’arguments solides pour défendre les agissements du président.   

C’est justement là où l’intervention de Nancy Pelosi vise juste. Pour elle, ce sont les gestes que Donald Trump a commis qui justifient sa destitution, pas les sentiments qu’on peut éprouver envers lui. C’est la Constitution qui est en cause ici, pas la personnalité du président. Si plus de 500 constitutionnalistes ont signé une lettre qui appuie la destitution du président, c’est parce que les agissements qu’on lui reproche sont précisément le genre de chose que les fondateurs de la Constitution avaient en tête en donnant au Congrès le pouvoir de démettre un président de ses fonctions.  

Un virage malsain  

Troisièmement, le fait qu’une telle question soit posée à une responsable politique au cœur d’un processus constitutionnel indique que la politique américaine à l’ère de Trump a pris un virage malsain. En effet, selon Donald Trump, toute la politique se résume aux rapports interpersonnels. La loyauté qu’il exige de ses subordonnés est essentiellement une loyauté à sa personne. Ceux qui désapprouvent ses actions ou ses paroles sont immédiatement accusés de le détester ou, pire, d’être des traîtres à la nation. Dans son esprit, l’intérêt national ne saurait être distingué de son intérêt politique personnel et c’est beaucoup pour ça qu’il se trouve aujourd’hui accusé d’abus de pouvoir. Une bonne partie de son succès politique s’explique par le succès qu’il a eu à mobiliser les ressentiments de tout un pan de l’électorat, tout en arrivant à les convaincre que la haine dont il se dit victime de la part de ses opposants politiques est en fait dirigée vers ses partisans. Les législateurs républicains sont pris au piège car dans un contexte où leur parti est devenu une sorte de culte de la personnalité, ils sont forcés de protéger la personne du leader plutôt que les principes constitutionnels qu’ils ont fait serment de défendre.  

Nancy Pelosi a longtemps résisté aux demandes qui émanaient de l’aile plus radicale de son parti pour réclamer la destitution de Donald Trump car elle jugeait que ces demandes n’étaient pas suffisamment ancrées dans les principes constitutionnels sur lesquels le processus de destitution est fondé. Les faits mis à jour par l’enquête du comité du renseignement l’ont convaincue que les agissements du président contrevenaient clairement à ces principes. Les républicains, pour leur part, semblent n’avoir aucun principe à défendre autre que leur loyauté envers Donald Trump. Si cette attitude prévaut, ce sera le début de la fin de l’État de droit aux États-Unis.  

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Pierre Martin est professeur de science politique à l'Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM