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Notre petit train de pauvre

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Ça fait quinze ans que je prends le train entre Québec et Montréal. C’est une expérience de moins en moins agréable.  

VIA Rail n’échappe pas à ce qui arrive dans le reste des transports : l’achalandage augmente, les wagons sont pleins. C’est bien, sauf que la qualité des services, elle, ne suit pas. 

Les autobus et même certains avions ont maintenant l’Internet sans fil, mais celui du train est tellement peu fiable qu’on devrait tout simplement admettre que le service n’existe pas.  

On vante le confort du train pour travailler en voyageant. C’est vrai l’été, si vous tombez sur un wagon Renaissance, qui est bien aménagé. 

Sauf que ces voitures de seconde main, achetées alors qu’elles rouillaient sur le bord de la Tamise, gèlent en hiver. 

La majorité des voitures, de style après-guerre, vous confine plutôt à faire tenir votre ordinateur sur une tablette de la grosseur d’un calepin de note. Oubliez le café ou le verre d’eau. 

Il y a aussi la maigre gamme de sandwichs desséchés pour lesquels on a le privilège de débourser quand on doit passer plusieurs heures coincé dans un train.  

Parce qu’en plus, on n’arrive pas à l’heure. Le Journal révèle aujourd’hui qu’un tiers des trains sont en retard, et parfois de plusieurs heures.  

À qui la faute ? Aux très lucratives entreprises que sont le Canadien National et le Canadien Pacifique, et qui, comme propriétaires des voies, accordent priorité à leurs convois de marchandises plutôt qu’aux wagons de passagers. 

Les politiciens fédéraux 

La vraie responsabilité de la piètre qualité des services de VIA Rail revient toutefois à plusieurs générations de politiciens fédéraux. Une belle hypocrisie dans un pays orgueilleux de ses symboles, mais qui néglige le chemin de fer sur lequel il a été fondé. 

Pierre Elliott Trudeau
Photo d'archives
Pierre Elliott Trudeau

VIA Rail est une société de la Couronne qui a été créée à la fin des années 70 par Pierre Elliott Trudeau à partir des actifs des grands chemins de fer nationaux, qui se désintéressaient déjà du transport de passagers. 

C’était un peu après que les Américains avaient eux-mêmes créé Amtrak, qui est toujours une entreprise publique par ailleurs. 

Brian Mulroney
Photo d'archives, Agence QMI
Brian Mulroney

À la faveur des chocs pétroliers, la popularité du train est en augmentation, sauf que ça n’empêche pas les libéraux de réduire drastiquement les budgets de VIA Rail, faisant disparaître 40 % de ses liaisons. Rétablies par le conservateur Brian Mulroney, on les coupe à nouveau en 1989, suivant de nouvelles restrictions budgétaires. 

Jean Chrétien
Photo d'archives, AFP
Jean Chrétien

Le travail de sape est poursuivi par les libéraux de Jean Chrétien qui, reportés au pouvoir en 1993, amputent de nouveau le financement de VIA, tout en complétant la privatisation du CN et, surtout, de ses voies ferroviaires. On devra désormais obtenir la permission pour les emprunter. 

Bref, pendant que les États-Unis consolidaient ses réseaux et investissaient dans des lignes à grande vitesse, comme en Europe où on creusait un tunnel sous la Manche, le Canada démantelait patiemment, mais résolument, un de ses plus grands symboles d’unité, l’amenant à un niveau de fiabilité inférieur à celui de plusieurs pays du tiers-monde. 

État dans l’État  

Au Canada, ce n’est pas le gouvernement fédéral qui gouverne. C’est le Canadien National, de qui les membres du cabinet prennent leurs ordres. 

Il n’y a qu’à suivre l’évolution des règles de sécurité ferroviaire depuis la privatisation pour comprendre que le CN au Canada, ce n’est pas un État dans l’État. C’est une entreprise qui a un État parmi ses actifs. 

Bref, si vous voulez savoir à quel point le CN s’en fout des passagers de VIA Rail, vous pouvez regarder rouiller le pont de Québec. 

On a donc asphyxié le transport ferroviaire depuis trente ans, alors que les régions ont de plus en plus besoin de ces liaisons, tant d’un point de vue économique, que social et environnemental. La popularité du service, même de piètre qualité, en témoigne. 

Loin d’être fait  

Pour l’instant, rien n’est prévu pour améliorer la fiabilité de VIA Rail ou le confort de son matériel roulant. On table plutôt sur un train haute fréquence qui circulerait sur de nouveaux rails réservés, mais les politiciens fédéraux nous en parlent depuis des décennies. On aura même une étude à ce sujet avant la fin de 2020. 

Ne retenez pas votre souffle. Implanter des rails au XXIe siècle, avec tout ce que ça peut nécessiter comme expropriation, ce n’est pas comme à l’époque de la colonisation. 

Son occasion d’assurer un développement intelligent du transport ferroviaire, le gouvernement fédéral l’a gaspillée en privatisant les rails il y a 25 ans et en décidant que les citoyens se contenteraient d’un petit train de pauvre. 

En 2030, les trains de VIA Rail n’arriveront toujours pas à l’heure. Dans les wagons bondés, on pourra encore s’acheter un sandwich rabougri à la dinde pour patienter en essayant de se connecter à Internet.