/news/education
Navigation

Des écoles «bunker» en manque de lumière

L’ajout de fenêtres est rarement une priorité dans les polyvalentes de Montréal

Écoles bunker
Photo Dominique Scali L’école Louis-Joseph-Papineau, à Montréal, où les locaux qui donnent sur l’extérieur n’ont que des meurtrières.

Coup d'oeil sur cet article

Des élèves du secondaire passent des journées entières sans voir le soleil dans des écoles «bunker» qui, avec leur manque de fenêtres, sont aux antipodes des lumineux et coûteux projets du Lab-École.  

«Ça n’a pas d’allure qu’en 2019 des jeunes Québécois fréquentent une école pas de fenêtres», s’exclame Frantz Benjamin, député provincial de la circonscription de Viau. Ayant lui-même grandi dans le quartier Saint-Michel, un des plus défavorisés de la métropole, l’ancien conseiller municipal a fait de l’école secondaire Louis-Joseph-Papineau un de ses chevaux de bataille.   

Les locaux situés sur le pourtour de cette école n’ont pour fenêtres que des meurtrières, c’est-à-dire d’étroites fentes verticales. Quant aux salles au centre du bâtiment, aucune lumière naturelle n’y entre.   

«Il y a des élèves qui arrivent avant 7 h 45 à l’école et qui repartent vers 16 h 30. Ils ne voient jamais la lumière du jour», atteste Jacques Langlois, président du conseil d’établissement.   

Cette école est surnommée «le bunker», avoue-t-il. Elle fait partie des nombreuses polyvalentes qui ont été construites dans les années 1960 et 1970 un peu partout au Québec.   

À l’époque, les architectes misaient beaucoup sur le béton, en raison notamment de sa durabilité.   

On croyait aussi que la réduction de la fenestration favorisait la concentration des jeunes pendant les cours magistraux, explique Claudine Déom, professeure à l’Université de Montréal et spécialiste en conservation du patrimoine bâti.   

Vision dépassée  

Avaient-ils raison? «Aujourd’hui, on dirait non», répond Mme Déom. On considère maintenant que la lumière naturelle est essentielle au bien-être, explique-t-elle.  

Le sujet de l’architecture des écoles fait régulièrement les manchettes depuis le lancement du Lab-École, en 2017, conçu par Pierre Thibault, Pierre Lavoie et Ricardo Larrivée afin de doter le Québec des «écoles de demain». Le Journal publiait en novembre que la facture de ce controversé projet avait explosé.   

Mais pendant que le gouvernement dépense des millions pour «quelques châteaux scolaires», les écoles «bunker», elles, sont loin d’être agrémentées de nouvelles baies vitrées, dénonce la commissaire indépendante, Violaine Cousineau.    

«C’est une injustice incroyable», s’exclame-t-elle.   

Casse-tête  

À Louis-Joseph-Papineau, l’idée de percer de vraies fenêtres dans les murs extérieurs devrait commencer à se concrétiser au cours des cinq prochaines années, indique Catherine Harel Bourdon, présidente de la Commission scolaire de Montréal (CSDM).   

Mais ce projet s’annonce un véritable casse-tête. Les travaux nécessaires sont si complexes qu’il est impossible de les réaliser seulement l’été. Il faudra donc que des élèves soient relocalisés à l’intérieur de l’école pour qu’ils se poursuivent pendant l’année scolaire.     

«Ce n’est pas un problème d’argent», mais un problème de manque d’espace, qui est généralisé dans ce secteur de la ville, explique-t-elle. L’établissement héberge déjà les élèves d’une école primaire en rénovation jusqu’en 2021.   

«J’aimerais ça vivre dans l’utopie», dit Mme Harel Bourdon. Mais la CSDM a été déçue récemment de voir que plusieurs de ses projets d’agrandissement n’ont pas reçu l’aval espéré du ministère de l’Éducation.     

Maux de tête et étourdissements  

Une salle de classe qui donne sur l’intérieur du bâtiment, et qui n’a donc aucune fenêtre pour laisser passer la lumière du jour.
Photo Dominique Scali
Une salle de classe qui donne sur l’intérieur du bâtiment, et qui n’a donc aucune fenêtre pour laisser passer la lumière du jour.

«Je sortais de là épuisée», se souvient Andréane Germain des longs mois passés à enseigner l’histoire dans un local sans fenêtre à Lucien-Pagé, une autre école de Montréal qui ressemble à un «beau gros bloc de béton», dit-elle.  

Yeux fatigués, maux de tête, éblouissements : nombreux sont les symptômes qu’elle ressentait, au quotidien, dans sa classe.  

Aujourd’hui, Andréanne enseigne dans un local situé au rez-de-chaussée, doté de fenêtres qui se comparent à celles d’un sous-sol de maison.  

«Mais juste d’avoir un peu de lumière naturelle, ça fait toute la différence», remarque-t-elle.  

Murales et couleurs  

Pendant ce temps à Louis-Joseph-Papineau, les initiatives sont nombreuses pour égayer le bâtiment : des murales aux grandes qualités artistiques sont exécutées par les élèves, des corridors sont peints de couleurs vives.  

La directrice Caroline Claveau assure que les jeunes se plaignent peu du manque de lumière, un défaut qui n’enlève rien à «l’âme» et à l’ambiance chaleureuse qui conditionne les murs.  

«Ils se sentent chez eux ici. Je sais très bien que le 20 décembre à 17 heures, je vais devoir dire à des élèves : “bon, il faudrait que tu partes”», illustre-t-elle.  

L’école a d’ailleurs connu une amélioration «fulgurante» de son taux de diplomation ces dernières années, remarque Catherine Harel Bourdon.  

Priorité?  

Le député Frantz Benjamin admet que l’établissement a fait d’énormes efforts pour se rendre attrayant, notamment en développant son volet sportif.  

«Reste qu’il y a des parents qui ont de la difficulté à joindre les deux bouts, mais qui préfèrent se saigner pour envoyer leur enfant au privé afin d’éviter le “bunker”», dit M. Benjamin.  

Il souhaiterait donc que la CSDM fasse du projet de fenestration de cette école une priorité, ce qui aurait des retombées positives sur l’ensemble du quartier Saint-Michel, insiste-t-il.  

«On va tout faire» pour qu’il se réalise, assure Mme Harel Bourdon. Mais la priorité doit aller aux rénovations les plus urgentes, comme celles d’écoles primaires d’autant plus vétustes qu’elles ont été bâties dans les années 1940, rappelle-t-elle.