/misc
Navigation

L’opinion publique américaine penche encore en faveur de la destitution de Trump

L’opinion publique américaine penche encore en faveur de la destitution de Trump
AFP

Coup d'oeil sur cet article

Puisqu’il est très improbable que le Sénat vote aux deux tiers pour démettre le président de ses fonctions, l’essentiel de la lutte sur sa destitution réside dans son impact sur l’opinion publique. Sur ce plan, tout n’est pas joué, même si le potentiel de mouvement est plutôt mince.  

Il y a déjà quatre jours, sur Twitter, le président Trump déclarait que l’opposition à sa mise en accusation (impeachment) et à son éventuelle destitution avait défoncé le plafond et qu’il n’avait donc plus rien à craindre du processus en cours au Congrès, dont il est convaincu de sortir entièrement exonéré et plus fort que jamais en vue de l’élection de novembre 2020. C'est faux. S’il est vrai que les récents sondages d’opinion révèlent certaines tendances favorables au président, il est tout aussi vrai que son optimisme débordant repose sur des bases précaires.  

L’appui à l’impeachment majoritaire et stable  

Un rapide coup d’œil à l’évolution d’ensemble des sondages sur la destitution permet de constater que le mouvement perçu par le président Trump en sa faveur est essentiellement le fruit de sa fertile imagination. Dans l’univers parallèle de faits alternatifs où évolue le président Trump et ceux qui accordent foi à ses propos, l’appui à son impeachment et à sa destitution s’effondre, mais dans la réalité où vivent la plupart d’entre nous, l’appui à la destitution continue à supplanter l’opposition par une marge mince mais tenace.   

Selon la moyenne des sondages compilés par le site FiveThirtyEight, les préférences de l’électorat sur la destitution n’ont à peu près pas changé depuis l’éclatement de l’affaire ukrainienne en septembre dernier. Même si les chiffres démentent l’interprétation du président Trump, il est aussi vrai que les espoirs qu’un raz-de-marée en faveur de la destitution fasse suite aux audiences publiques de la Chambre des représentants ont été largement déçus.   

Les raisons de cette relative immobilité de l’opinion peuvent être résumées ainsi. D’abord, parmi la population qui porte une attention soutenue à la politique, les opinions sont très polarisées et fortement enracinées. La plupart des électeurs qui peuvent être persuadés de changer leur opinion sur le sujet dans un sens ou dans l’autre tendent à être moins informés, moins engagés et moins attentifs. Ils ont également tendance à accorder relativement peu d’importance à l’enjeu de la destitution.   

Un récent sondage mené pour le compte de CNN montre que seuls 15% des électeurs sont soit indécis ou ont une opinion faible sur la destitution. Parmi ces électeurs qui seraient en principe les plus susceptibles de bouger, seuls 12% disaient suivre attentivement les procédures, alors qu’une majorité (55%) avouaient ne pas y porter attention. En revanche, parmi les 85% qui ont une opinion forte sur le sujet, 51% disent suivre les procédures attentivement.  

Un choc pour l’auditoire de Fox News  

Le sondage récent le plus complet et dévastateur pour Donald Trump est venu dimanche sur le réseau d’information de prédilection de la droite américaine, Fox News (voir les résultats détaillés ici). Parmi les résultats à retenir , il y a celui-ci: La moitié (50%) des répondants est favorable à l’impeachment ET à la destitution du président Trump, alors que 4% sont favorables à l’impeachment, mais pas à la destitution et 41% s’opposent à l’un et à l’autre. Ces chiffres n’ont à peu près pas bougé depuis la fin d’octobre.  

Cette stabilité, qui s’accompagne d’une légère hausse du taux d’approbation du président, offre un peu de réconfort aux partisans de Trump, mais le sondage observe aussi qu’une forte majorité (60%) juge qu’il est inapproprié de la part d’un président de demander à un gouvernement étranger d’enquêter sur un opposant politique, contre 24% qui n’y voient rien de mal. En théorie, donc, il reste environ un Américain sur dix qui juge que les actions reprochées à Donald Trump dans l’affaire ukrainienne sont inappropriées mais qui ne sont pas, ou pas encore, convaincus qu’elles soient passibles de destitution.   

Les résultats du sondage de Fox News suggèrent aussi que tous les arguments favorables à la destitution soumis au sondage recueillent une pluralité d’appui dans l’opinion. Une majorité (53%) juge que Donald Trump a abusé de son pouvoir comme le dit le premier article d’impeachment (38% disent que non), alors que 48% sont d’avis qu’il a fait entrave aux travaux du Congrès (34% disent non).   

On comprend facilement pourquoi les républicains proches de Trump souhaitent réduire à leur strict minimum l’audition de nouveaux témoins dans le cadre du procès au Sénat, seule occasion qui reste aux démocrates pour faire bouger cette tranche peu attentive de l’électorat. En bref, l’électorat n’accepte tout simplement pas l’argumentation du président selon laquelle ses actions dans l’affaire ukrainienne étaient irréprochables. La forte proportion des électeurs indépendants qui sont très sévères à l’endroit du président sans nécessairement s’être rangés en faveur de sa destitution indique de plus un potentiel de mouvement qui pourrait faire hésiter certains républicains à prendre trop ouvertement la défense du président tout en convainquant les démocrates vulnérables qu’ils n’ont pas autant à perdre à suivre la ligne de leur parti que les partisans du président essaient de leur faire croire.  

Finalement, pendant ce temps le taux d’approbation du président Trump fait de modestes gains dans les moyennes de sondages. Ce taux a atteint 43,5% selon l’indice de FiveThirtyEight ce matin. Si ce niveau d’approbation est historiquement faible comparé aux autres présidents à ce stade de leur premier mandat, il est relativement élevé pour Donald Trump et le met dans une situation semblable à celle qui a prévalu lors de son élection en 2016. Si l’appui à la destitution demeure élevé, cette petite remontée de son taux d’approbation suggère que cela ne signifie pas nécessairement que le président Trump court vers la défaite en novembre 2020. Qu’est-ce qui explique cette remontée qui, bien que modeste, n'en est pas moins étonnante? L'explication a probablement beaucoup moins à voir avec le processus de destitution qu'on pourrait être porté à la croire. J’y reviendrai.  

* * *  

Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM