/opinion/blogs/columnists
Navigation

Ne pas subventionner l'opinion?

La proposition de Catherine Dorion réduirait la diversité de la presse d’opinion

Coup d'oeil sur cet article

C’est tellement épuisant...  

Vous savez, ce sentiment de petite détresse psychologique que vous avez quand vous voyez des gens débattre sur les réseaux sociaux et que vous trouvez que personne n’est juste sur les faits ? C’est comme regarder deux gars chauds s’obstiner. On sait que, loin de résoudre leur conflit, ils ne feront que s’enfoncer mutuellement dans l’erreur à mesure qu’ils videront des verres. C’est un peu agressant.    

Vous le connaissez, le sentiment ? Bien ça, c’est exactement comment je me sens à suivre la dernière controverse qu’alimente Catherine Dorion depuis une semaine concernant les travaux en chambre et, accessoirement, le rôle de l’opinion dans l’information.    

La vidéo initiale de Catherine Dorion ; la riposte de la ministre Nathalie Roy ; l’intervention de Sol Zanetti ; les menaces reçues par la ministre ; les autres longues réponses de Dorion ; et, maintenant, le premier ministre qui réclame des excuses.    

Dieu que c’est lourd. Dieu que c’est épuisant. Chaque fois, un intervenant qui fait un peu de cherry picking avec ses faits. Chaque fois, l’envie de s’en mêler et de faire un petit billet, mais, chaque fois, ça devient plus compliqué suivant une nouvelle intervention qui ajoute à l’amoncellement d’un de ces vaudevilles politiques que Catherine Dorion a le secret de mettre en scène.    

Sur tout ça, je vais juste dire deux affaires :    

- Les gens de Québec Solidaire aiment penser que tous les capotés sont à La Meute, mais il faudra bien qu’ils se rendent compte un jour qu’il y a des violents et des agressifs aussi parmi leurs partisans et que ça leur arrive de les exciter.    

- M. Legault, la demande d’excuse, c’est overkill. La vidéo initiale de Catherine Dorion est rendue à près de deux millions de vues. Le monstre politique que Manon Massé défend sa députée d’être, c’est ses adversaires qui sont en train de le créer.    

Bon, maintenant qu’on a dit ça, je vais vous dire pourquoi je choisis d’intervenir aujourd’hui. Je veux m’attaquer à la question dont on a finalement bien peu débattu ces derniers temps, à savoir si l’opinion devrait être subventionnée ou pas. Je pense que Catherine Dorion mérite le respect qu’on réponde à sa proposition.    

Et je vais vous expliquer pourquoi exclure l’opinion de l'aide aux médias, c’est une très mauvaise idée. C’est même une idée dangereuse.    

Sauf que je vous avertis, ça va être un long billet, parce que c’est un petit peu compliqué, tout ça.    

Subventionner l’opinion ou pas ?  

D’abord, c’est quoi ces subventions que recevraient les chroniqueurs ? Il s’agit en fait d’un crédit d’impôt sur la masse salariale des entreprises de presse, annoncé il y a quelques semaines et rétroactif au 1er janvier dernier. C’est un peu comme les aides que reçoivent les industries du jeu vidéo, du cinéma ou du commerce en ligne. Au moment de faire leurs déclarations fiscales de fin d’année, ces entreprises pourront déduire de leurs revenus ce qu'elles versent en salaire et elles recevront 35% de ce montant en remboursement. Pour un journal, ça concerne un paquet de monde qui travaille dans une salle de rédaction comme les journalistes, les photographes, les monteurs, les graphistes, les gens qui font de la mise en ligne et de l’animation de communautés (il y en a de plus en plus dans les journaux), le personnel-cadre et, éventuellement, des chroniqueurs. Ça vaut pour un salaire maximum de 75 000$ par année. C’est une subvention plutôt indirecte, mais c’est quand même une dépense fiscale pour le gouvernement. Mais, non, Denise Bombardier ne reçoit pas un gros chèque de subvention financé direct par vos impôts.    

Voici donc pour l’info de base. La proposition de Catherine Dorion, c’est d’exclure le salaire des chroniqueurs de la masse salariale sur laquelle les journaux pourront demander un crédit d’impôt.    

1— On propose en fait une ingérence politique dans les salles de presse  

Quand on parle de soutenir les médias qui doivent faire face à une importante diminution de leurs revenus publicitaires, il y a des gens qui sont contre, notamment parce qu’ils craignent que le gouvernement contrôle le contenu. D’autres qui sont pour, mais à la condition sine qua non qu’une muraille de Chine sépare les rédactions des politiciens.    

Catherine Dorion propose, elle, de la faire sauter.     

En effet, il faudra tôt ou tard vérifier ce que les médias déclarent dans le calcul de leur masse salariale, à moins qu’on ne le fasse sur la simple base de leur bonne foi. À ce moment-là, il faudra se pencher sur ce qu’est une chronique et ce qu’il ne l’est pas. Et ça, ça peut être très subjectif.    

2— Définir ce qu’est la chronique est difficile   

Comme la ministre Nathalie Roy a tenté maladroitement de l’expliquer, la chronique, c’est un genre hybride. Ce n’est pas toujours clair ce qui en est une ou pas.    

Un éditorial, par exemple, est-ce que c’est simplement de l’opinion ? Personnellement, je considère que de connaître les positions politiques du groupe de presse qui me vend le journal que j’achète, c’est assez instructif merci.     

Dans sa dernière publication Facebook, Catherine Dorion reconnaît la chose suivante à propos de l’opinion par rapport à l’information : « (...) évidemment que la chronique contient des éléments d’information, mais ça demeure deux genres très différents du point de vue de la méthode et de l’objectif. »    

Vraiment ?     

Quand mon collègue chroniqueur Michel Girard décortique les comptes publics et analyse les mesures fiscales du gouvernement, il fait de l’information. Quand Mylène Moisan dénonce dans Le Soleil les aberrations vécues par certains citoyens dans le système de santé ou qu’elle rapporte le témoignage d’une personne qui a vécu quelque chose d’extraordinaire, elle fait de l’information. Quand Isabelle Hachey sort dans La Presse une autre de ses histoires hyper fouillées, elle fait de l’information, même depuis qu’on l’a placée dans un format chronique qui lui permet de faire ressortir sa palette de couleurs et de partager ses opinions personnelles. En tout cas, moi, bien ça contribue à m’informer. (J’adore Isabelle Hachey.)    

3— Oui, l’opinion fait partie de l’information  

L’opinion a beau appartenir à l’univers de la subjectivité, elle a de tout temps été partie prenante de l’information. Depuis longtemps, les columnists dénoncent les petites et les grandes injustices. Ils font des liens entre différents événements pour en faire ressortir le sens. Ils proposent une analyse ou une interprétation au bénéfice du lecteur, qui est libre de s’en inspirer ou pas. Mes collègues Jonathan Trudeau et Mathieu Bock-Côté en parlent dans leur dernière chronique. Sophie Durocher avait également fait un texte en novembre, lors de l'interpellation à ce sujet à l'Assemblée nationale.   

Aussi, il n’était pas rare que le fin limier Denis Lessard — qui part bientôt à la retraite, on le salue ! – pondait une analyse plus subjective, entre deux articles truffés de révélations passionnantes sur les coulisses du parlement. Il faisait donc de l’information ET de l’opinion. Devrait-on déduire de la masse salariale de La Presse la partie de son travail qu’il consacrait à la chronique ?    

Moi, dans mes chroniques, il y a des fois où je ne fais que du commentaire, de la manière la plus pure. Certains de mes textes pourraient vraiment commencer par « Je pensais à ça à matin en prenant ma douche ». D’autres fois, surtout le samedi, je fouille un sujet, je me documente à fond, je passe des appels, je rencontre des gens, je fais des portraits. Puis, oui, je donne mon opinion, mais j’informe aussi. Ça vaut pour pas mal tous mes collègues au Journal, par ailleurs.     

4— Ne subventionner que certains types d’opinion  

« Ouain, mais Claudio, justement, on est capable de faire la différence entre une analyse qui informe et ce qui est juste l’opinion d’un chroniqueur. »    

Et c’est là qu’on en revient au danger d’ingérence politique. Quelqu’un quelque part devra choisir ce qui est de la chronique ou pas, ce qu’on subventionne ou pas. Et c’est vraiment dangereux, parce que c’est très subjectif.    

On le voit sous toutes les publications que Catherine Dorion a faites sur le sujet. Tôt ou tard, un de ses partisans va écrire qu’on ne devrait pas subventionner les chroniqueurs qui soutiennent la domination capitaliste (donc on paye pour Rima Elkouri, mais pas pour Francis Vailles) ou qui sont racistes (lire qui sont pour la loi 21). Je ne pense pas que Catherine Dorion soit assez tordue pour se dire que sa proposition permettra de choisir quels chroniqueurs pourront écrire ou pas. C’est pourtant directement là que ça nous mène.    

Ce qui en plus provoque finalement l’effet complètement inverse à celui recherché par Catherine Dorion.    

5— Les chroniqueurs ne sont pas tous des salariés  

Il y a beaucoup de partisans de Catherine Dorion qui vont être surpris d’apprendre ça, mais Le Journal de Montréal ne reçoit aucune subvention pour la plupart de ses chroniqueurs.    

En effet, dans notre modèle d’affaires, les chroniqueurs ne sont pas salariés. Nous sommes à contrat, comme des fournisseurs. On travaille de chez nous ; chaque mois, on remplit une facture où on fait la liste des chroniques que l’on a produites et on reçoit notre chèque, comme si on était venu réparer la machine à café de la rédaction ou qu’on avait conçu un mot croisé.    

Ça veut dire qu’on ne fait pas partie de la masse salariale du Journal. Ça veut dire que nous ne sommes déjà pas subventionnés.    

Oups.    

Il y a quelques chroniqueurs qui sont salariés toutefois. Chez nous, il y a Rémi Nadeau qui dirige le Bureau parlementaire et qui chronique deux fois par semaine pour nous confier les échos de l’Assemblée nationale. Il y a Karine Gagnon qui est chroniqueuse municipale, mais qui est également directrice adjointe de l’information, qui coordonne le pupitre municipal et qui nous propose chaque dimanche de magnifiques portraits de personnalités marquantes de la région de Québec. Doit-on retirer de la masse salariale le temps qu’ils consacrent à écrire des chroniques ?    

Surtout, ce n’est pas le même modèle partout. À La Presse, la plupart des chroniqueurs sont des journalistes qui viennent de la salle de rédaction. À part les chroniqueurs invités, plus sporadiques, ils sont donc tous salariés. (Je ne connais pas le statut de Patrick Lagacé, toutefois. Avec tous ses autres engagements, il a peut-être une entente différente.) C’est la même chose au Soleil et dans les autres quotidiens de GCM. Au Devoir, je crois qu’ils ont une formule hybride, avec des chroniqueurs salariés et d’autres à contrat. (Si quelqu’un a l’info exacte, vous pouvez m'en faire part en commentaire.)    

En conclusion : la proposition de Catherine Dorion réduirait la diversité de la presse d’opinion  

Ici, je me dois de dire que je suis surpris du positionnement de Catherine Dorion sur cette question. En effet, elle a déjà été blogueuse au Journal. Tout comme moi, elle préparait sa petite facture au début de la première semaine de chaque mois et recevait son chèque le jeudi. (Québecor Média paye avec la régularité d’un métronome.) Elle connaît notre mode de fonctionnement. Sa sortie démontre donc qu’il y a quelque chose qu’elle n’a vraiment pas comprise de la politique de soutien aux médias ou qu’elle essaie de nous remplir.    

Parce que la proposition de Catherine Dorion ne changerait absolument rien à la vie de Richard Martineau, Denise Bombardier, Mathieu Bock-Côté, Joseph Facal, Sophie Durocher ou de votre Claudio et à la décision du Journal de nous publier ou pas. Je crois par contre comprendre que c’est ce qu’aimeraient les gens qui appuient la députée de Taschereau là-dedans.    

Son approche aurait toutefois pour effet d’inciter La Presse à ne plus publier Marc Cassivi, Chantal Guy ou Isabelle Hachey dans un mandat de chroniques. Le Soleil, en pleine restructuration, n’aurait peut-être plus les moyens de publier Mylène Moisan ou Jean-Marc Salvet.    

Bref, la proposition de Catherine Dorion aurait pour effet de réduire la diversité de la presse d’opinion. Alors que ses partisans pensent qu’elle essaie de buter Martineau et Bombardier, elle est en fait en train de jober Yves Boisvert et François Bourque. Sa politique affecterait principalement des voix progressistes et non nationalistes.    

Moi, personnellement, je ne pense pas que c’est une bonne idée. La presse d’opinion doit refléter le plus grand nombre de points de vue possibles. Je sais toutefois qu’il y a au Québec des gens qui auront pris connaissance de la position que Catherine Dorion a mise dans le débat public et qui, en ayant toute l’information, vont trouver que c’est une excellente idée de ne plus subventionner le salaire de Rima Elkouri.    

Indice : ce ne sont pas des partisans de Québec solidaire.