/misc
Navigation

Une histoire pour Noël

Le jour où j’ai réalisé que ce n’était pas à genoux qu’il fallait que je me laisse tomber, mais en amour.

Une histoire pour Noël
Per Bengtsson, Shutterstock

Coup d'oeil sur cet article

Très chers amis, permettez que je vous adresse mes vœux de Noël, comme je vous confirais un secret, car en ces temps de réjouissances, qui viennent clore une année pour le moins mouvementée, mais ô combien intéressante, j’ai envie de vous raconter une belle histoire, celle qui m’est la plus précieuse. Celle du jour où je suis tombée en amour... avec vous.   

  

Il y a plus d’un an, maintenant, que je vous écris, et j’ai quelques fois laissé entendre que je n’étais pas née souverainiste et encore moins fière d’être Québécoise. Que, la majeure partie de ma vie, j’avais préféré les autres nations à la mienne, car j’avais le désir viscéral que mon existence serve à quelque chose et s’inscrive sur une trame historique honorable, dont je n’aurais jamais à rougir.   

  

Pour le dire ainsi, mon cœur était un jeune feu ardant, mais sans foyer, qui souffrait beaucoup des bourrasques de ce vent cruel et résolument invisible incitant perpétuellement à la petitesse, au silence et au reniement. Qui souffrait, certes, mais qui ignorait la source réelle de cette douleur. À force, ce climat avait réussi à m’éduquer de sorte que j’intègre cette infanterie convaincue, et ne se gênant pas pour le dire, que le Québec était pauvre d’histoire et que le beau, le grand et le meilleur ne pouvaient être qu’ailleurs.   

  

Le plus loufoque, c’est que puisque j’étais, et suis toujours, une grande passionnée d’histoire, je n’avais pas conscience d’être atteinte d’une forme très particulière d’arrogance : celle de croire que les quelques miettes de récit national qu’on avait bien daigné me transmettre ici et là faisaient, à elles seules, toute l’histoire.  

  

Puis, un jour, au hasard d’un devoir à rendre pour un de mes cours au cégep, où nous devions composer une légende, j’ai eu l’envie particulièrement présomptueuse d’écrire une synthèse métaphorique et folklorique de l’histoire du Québec. Vous dire, je pensais que ça allait tenir en trois pages..! Mais voilà, n’avais-je pas fait deux pas dans la matière que j’ai frappé un mur, et tout un.   

  

Un mur fait de tous les visages inconnus, mais pourtant étrangement familiers de ceux et celles, qui étaient venus avant moi. Un mur fait de leurs noms et de leurs histoires dont j’ignorais absolument tout, telle une gigantesque foule de parents et d’aïeux apparaissant soudainement sous mes yeux ébahis. Pour vous le faire en image, à ce moment, c’est comme si mon esprit était tombé à genoux pour demander pardon, sous le poids d’une épiphanie qui m’était littéralement tombée dessus comme une tonne de briques. Pardon pour avoir cru savoir et prétendu comprendre. Pardon pour mon ingratitude et mon non-amour. Pardon pour ces instincts de renégat que je croyais pourtant naturels et propres à mon « identité », comme une tache originelle héritée d’une faute lointaine, dont on ne se souvient plus trop quel était le péché.  

  

Mais si demander pardon est une belle chose, elle devient nécessairement inutile si elle ne s’accompagne pas de gestes conséquents. Mais comment faire? Comment contribuer à réparer, comment faire ma part, moi, petite étudiante anonyme et résolument impuissante?   

  

Je ne vous cacherai pas que cette prise de conscience fut douloureuse, car pénétrer au cœur de notre histoire, c’est aussi prendre la mesure concrète de ce qui nous est arrivé et de tout ce que nous avons souffert. C’est aussi être confronté pour la première fois à une incroyable colère doublée d’un puissant esprit de révolte. De fait, le piège qui guette et qui agit, en quelque sorte, comme un repoussoir pour beaucoup d’entre nous, parce que personne n’aime vraiment être perpétuellement en colère et révolté, est de ne découvrir notre histoire que pour s’admettre déjà vaincus et en prendre tout le blâme. De fait, plus les temps passent, plus on lui tourne le dos et plus on l’oublie, car nul ne veut, et avec raison, de cette vieille facture infiniment salée.   

  

C’est alors que m’est revenue en tête une phrase que ma grand-mère avait l’étrange coutume de dire. Elle disait : « nous ne sommes grands qu’à genoux ». C’est là que je n’ai pas tardé à saisir qu’à genoux... nous ne sommes qu’à genoux et qu’il n’y a aucune grandeur là-dedans. Plus intuitivement, j’ai ensuite compris que s’il est une chose, une seule chose, que la mémoire de nos ancêtres ne nous incite pas à faire, c’est bien de le rester.   

  

Puis, telle une main douce et aimante, qui nous relève gentiment le menton, j’ai réalisé que ce n’était pas à genoux qu’il fallait que je me laisse tomber, mais en amour, éperdument en amour, avec le Québec et ses gens. Avec vous. Pas d’un amour naïf, inconscient et aveugle à la part de ratées et d’imperfections qu’il y a en chaque chose, mais de cet amour sincère et imperturbable, qui donne le courage de partir à l’aventure pour découvrir ce peuple auquel je comprenais tout doucement avoir la chance inouïe d’appartenir.  

  

C’était il y a six ans et depuis, forte de ce grand coup de foudre, qui m’a électrocuté l’âme et l’ardeur, je me suis appliquée à nous découvrir partout et à travers tout. À relever et à me laisser toucher par la moindre de nos beautés, par tous nos rires tonitruants et par la chaleur de nos regards. À faire ressortir tout le grand récit inédit cantonné depuis toujours entre les lignes de l’histoire officielle. Depuis cet heureux jour, vous êtes devenus ma plus belle et ma plus grande passion.  

  

Chères gens, je suis folle de vous et de toutes vos histoires. Je vous admire dans vos tragédies, chaque fois que la solidarité devient votre poignée de main. Je vous respecte dans tous vos combats, quand ils visent le bien commun. Si souvent, il m’arrive de pleurer devant vos grandeurs, vos courages et toutes vos couleurs.  

  

Cet amour est si fort qu’en plus d’avoir sustenté toutes mes anciennes famines, il est parvenu à me donner confiance en ce que nous avons été, en ce que nous sommes et ce que nous ne manquerons pas de devenir. Il m’a fait lever le nez de mes précieux livres pour réaliser que l’histoire s’écrivait d’abord en dehors, et surtout, il m’a donné ce goût merveilleux pour écrire sur les vivants. Enfin, cet amour de vous, de nous tous, m’a donné l’envie d’honorer notre passé, d’embrasser notre présent et de joyeusement prendre part à la préparation de notre avenir, tous les jours que la vie me donne.  

  

Si je vous raconte ça aujourd’hui, c’est qu’à toujours parler de mémoire, on oublie toujours que c’est le cœur qui se souvient en premier. Parce qu’en plus des traditionnels vœux de santé, de bonheur et de prospérité, ce que je vous souhaite du fond du cœur, c’est de tomber en amour vous aussi, car la douceur de ce sentiment est le plus beau remède à tout ce qui nous a un jour fait mal ou déçus.  

  

Chers amis québécois, merci de votre présence, de votre intérêt et de votre ouverture. Merci d’être là, semaine après semaine, et pour ce temps précieux que vous accordez à la lecture de mes humbles billets, qui chaque fois, espèrent faire du bien et réchauffer le cœur d’au moins une personne. Parce que d’un texte à l’autre, je me dis toujours que, quand bien même n’y en aurait-il qu’une, ça en fera une de plus et que c’est tout ce qui compte. Et quant à toi, mon beau Québec, je te dis je t’aime comme une fille à son père, comme une femme à son homme et comme une sœur à son frère, et depuis la paix de mes bois beaucerons, je te souhaite un très, très joyeux Noël et de l’amour, tellement d’amour, au cœur de tous.  

  

  

  

  

.