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La meilleure série dont vous n’avez pas entendu parler

C’est la meilleure série que je n’ai jamais vue sur le pouvoir.

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C’est le temps des fêtes ! Et qui dit « entre Noël et le Jour de l’an » dit aussi « écouter de la télé en mangeant du pain sandwich en pyjama unipièce ».   

En tout cas, chez nous, ça dit ça.    

Je profite de l’occasion pour vous parler de mon coup de cœur télévisuel de 2019, la série Succession, diffusée sur HBO depuis deux saisons.    

Ça fait longtemps que je veux vous en parler. D’abord, parce que c’est ma nouvelle réponse à une question qu’on pose souvent, à savoir quelle est la série politique la plus réaliste. Est-ce l’idéalisme de The West Wing ou le cynisme de House of Cards ? À cette question, je réponds désormais Succession. C’est la meilleure série que je n’ai jamais vue sur le pouvoir.    

C’est drôle, c’est opulent, c’est tragique et c’est bien écrit au point où on finit par s’attacher à des personnages qui n’ont rien d’aimable.    

Je me sens si seul  

J’ai souffert d’aimer cette émission depuis le début, parce qu’elle était assez confidentielle. Jusqu’à récemment, je n’avais personne avec qui en parler. Lancée par HBO pour occuper le stratégique créneau du dimanche soir en prévision de la fin de Game of Thrones et entre les saisons de Westworld, ses cotes d’écoute ont déçu, et ce, même si on avait mis le paquet. La distribution qui, bien qu'incroyablement judicieuse, ne s’appuie pas sur un aréopage de vedettes n’a peut-être pas aidé.    

De sorte que Succession a d’abord été un secret bien gardé qui n’alimentait la conversation que dans les cercles médiatiques et ça a été long avant que ça intéresse des gens au Québec. J’étais donc très content cet été quand Hugo Dumas a parlé dans La Presse de « La série confidentielle dont tout le monde parle » et que Marie-Louise Arseneault y a consacré un segment de Plus on est de fous plus on lit la semaine dernière. Enfin, je ne suis plus seul !     

En cette fin d’année où les tops et les compilations affluent, Succession se hisse en tête de plusieurs de ceux qui portent sur la télé, à mesure que la reconnaissance critique aide cette excellente série a enfin trouvé son public.    

L’homme, la légende  

Plantons le décor. Le superbe Brian Cox incarne le chef de clan Logan Roy, un self-made-man tyrannique à la tête de Waystar Royco, un immense conglomérat des médias et du divertissement. La référence aux Murdoch, qui dirigent l’empire Fox, est évidente, à l’exception que les Roy sont d’origine écossaise plutôt qu’australienne (et ont une certaine filière québécoise... œufs de Pâques à surveiller !).    

Logan Roy est vieillissant, il vient de fêter ses 80 ans et sa santé comme sa présence d’esprit semblent décliner. La question se pose à savoir qui prendra la tête de l’entreprise familiale.     

La série porte donc sur les rapports de pouvoir entre Logan Roy — l’homme, la légende, le bully — et ses quatre enfants et la manière dont ils utiliseront et feront tantôt souffrir les membres de leur famille élargie, leur conjoint, leurs amis et leurs collègues pour arriver à leurs fins. Ceux-là n’ont toutefois pas dit leur dernier mot et s’inscrivent eux aussi dans la course à la succession.    

Personnages typés  

Parmi les personnages les plus importants, il y a l’aîné Connor, dilettante qui se fait une fierté de n’avoir jamais travaillé un seul jour de sa vie. Il y a aussi Kendall, l’aîné du second lit, successeur visionnaire initialement désigné ayant des problèmes de dépendance. Il y a Siobhan, en apparence la plus équilibrée, qui œuvre en politique. Il y a finalement le cadet, Roman, l’enfant gâté incapable de sérieux.    

Autour d’eux, il y a le cousin Greg, qui tente de se trouver une place dans la partie fortunée de sa famille ; Tom, le mari de Shiv, marionnette infortunée de tout un chacun ; Gerri, la conseillère juridique du groupe qui sait se rendre indispensable. Tous ces personnages — typés et tellement peu engageants pour qui on développe un attachement étrange — essaient de survivre dans un monde où les bons sentiments sont une faiblesse. Les malaises sont au rendez-vous.    

Chirurgical  

L’intérêt de la série réside aux yeux de certains fans dans la reconstitution somptueuse du mode de vie des super-riches qui se promènent en yacht. On a même embauché des consultants pour assurer plus de réalisme. Par exemple, quelqu’un qui a l’habitude de se déplacer en hélicoptère ne baisse pas la tête quand il en descend comme vous et moi serions portés à le faire. En ce sens, c’est le Dallas du présent siècle.    

Ça ne serait que très superficiel, si ça ne permettait pas d’introduire, par effet de contraste, un autre sous-texte de Succession, soit les rapports inexistants entre les personnages de la série et les gens du commun ou l’inconfort qui accompagne leurs rares contacts. Vous verrez que le rapport de force n’est pas toujours là où on l’attendrait.    

On a beaucoup parlé aussi de l’à-propos de la direction artistique, avec une trame musicale primée aux Emmy et un générique qui constitue en lui-même un prologue à la série.     

Le plus important, toutefois, c’est l’écriture futée et chirurgicale (également récompensée) qui place Succession dans une classe à part. La justesse et l’humour des répliques assassines conçues par les auteurs ayant aussi participé à la création de la série Veep confèrent à la moindre scène de repas un rythme et un souffle qui n’a rien à envier aux batailles de Game of Thrones. On ressent un plaisir tout à fait malsain à voir le centre de gravité du pouvoir se déplacer d’un membre à l’autre du clan Roy.    

Il faut suivre, toutefois, et être attentif également à la caméra qui, nerveuse et documentaire, nous offre parfois des détails essentiels pour comprendre les subtilités du récit.    

Réalisme tragique  

Succession est donc un objet télévisuel unique qui, en utilisant souvent l’humour, nous raconte en fait une histoire de pouvoir d’un réalisme tragique, parce qu’il est juste. À notre époque post #moiaussi et alors qu’on tolère de moins en moins la corruption et le harcèlement, elle nous aide à comprendre pourquoi certains comportements sont tolérés dans les hautes sphères.    

Tout simplement parce que ceux qui le font le peuvent. Plus encore, c’est la manière dont on attend qu’ils se conduisent.    

Vraiment, c’est à ne pas manquer, à rattraper sur iTunes, HBO, Crave ou Super Écran. Plaisir garanti pour le temps des fêtes. C’est une série qui vous habite longtemps après l’avoir regardée.