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Bref tour de piste au sud de chez nous (suite)

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Les mauvaises nouvelles, en cette fin d’année 2019 et en début de 2020, sont plutôt nombreuses. La plus récente vient de la Bolivie, où des factions fascistes et anti-premières nations ont réussi à chasser du pouvoir le premier gouvernement indigéniste de ce pays pluriethnique. Pendant les treize ans où il fut au pouvoir, le gouvernement d’Evo Morales a éradiqué l’analphabétisme, et surtout il a redistribué aux populations les plus pauvres une partie de la richesse provenant de la nationalisation de ses ressources naturelles. Cela n’a pas plus aux plus riches, encore moins aux multinationales étasuniennes qui ne pouvaient plus piger dans l’assiette au beurre. Tout comme l’avait fait précédemment le gouvernement d’extrême droite au Brésil, les putschistes boliviens ont aussitôt expulsé les médecins cubains qui soignaient gratuitement les populations dans le besoin. Aux dernières nouvelles, les militaires encerclaient toujours l’ambassade mexicaine à La Paz, où se sont réfugiés des membres du gouvernement Morales, menacés par les hordes fascistes du gouvernement de facto, utilisant même des drones pour survoler la résidence diplomatique.  

Un peu plus au sud, le Chili, présenté hier comme modèle du développement néo-libéral, est à feu et à sang depuis quelques mois. Les blessés de la répression policière, les tristement célèbres carabineros, se comptent par milliers et plusieurs centaines de manifestants ont perdu l’usage d’un œil après avoir reçu en plein visage balles de caoutchouc et grenades. La population réclame l’abolition de l’actuelle constitution qui fut votée à l’époque de la dictature de Pinochet et l’adoption d’une nouvelle constitution. L’épreuve de force est commencée. Le gouvernement semble vouloir faire quelques concessions mais c’est trop peu trop tard. La vieille chanson « El pueblo unido jamas sera vencido », entonnée pour la première fois par le groupe Quilapayun, trois mois avant le coup d’État contre le président Salvador Allende, en 1973, est de nouveau à l’honneur dans les rues du pays. C’est à la fois encourageant et dramatique, car cette chanson — Allende disait qu’il n’y a pas de révolution sans chanson — n’est pas sans rappeler la terrible répression qui suivit le coup d’État du 11 septembre 1973.  

Des nuages sombres flottent aussi au-dessus de l’Équateur, hier dirigé par le gouvernement de gauche de Rafael Correa et aujourd’hui entre les mains de son dauphin, Lenin Moreno, qui, en moins de deux, a viré son capot de bord et remis le pays entre les mains de Washington et du Fonds monétaire international. Les élections présidentielles doivent avoir lieu dans un an et le mécontentement populaire risque fort de se prolonger jusqu’à cette date.  

L’Uruguay a voté à droite par une faible majorité, alors que la formation de gauche Frente Amplio, au pouvoir depuis plusieurs mandats, dont celui de l’ex-dirigeant Tupamaro, le célèbre Pepe Mujica, été incapable de se renouveler. On se serait attendu à ce que le virage à gauche du grand frère argentin ait pu influencer le choix des électeurs, mais il n’en fut pas ainsi.  

Le Pérou, quant à lui, vit une crise constitutionnelle depuis plusieurs années, les partis de droite s’accusant mutuellement de corruption. Des élections doivent avoir lieu en début d’année, mais la gauche n’est pas en position de l’emporter. Dans ce pays très pauvre, la guérilla maoïste du Sentier lumineux a causé d’énormes ravages, physiques et psychologiques. Son radicalisme et son extrémisme ont malheureusement éloigné, depuis ce temps, la population des idées de gauche.  

La Colombie vit une situation dramatique. Après la signature des Accords de paix entre la guérilla des FARC et le gouvernement, les guérilleros ont déposé les armes et accepté de jouer le jeu de la démocratie parlementaire. On s’attendait à une certaine accalmie, mais celle-ci n’est jamais arrivée. Depuis ce temps, des commandos d’extrême-droite se livrent à une véritable chasse à courre. Des centaines d’ex-guérilleros, de leaders syndicaux, de militants d’organisations sociales et de dirigeants indigénistes sont tués impunément tous les jours. Ainsi, entre janvier 2016 et mai 2019, 837 leaders sociaux et ex-membres des FARC ont été assassinés. Des milliers d’autres ont disparu. Le pays s’est converti en une immense fosse commune. Plusieurs regrettent aujourd’hui d’avoir déposé les armes et la situation est alarmante. Le rêve de paix s’est transformé en cauchemar.  

À quelques kilomètres des côtes orientales de Cuba, Haïti est toujours plongée dans une grave crise sociale et politique. Plus de soixante pourcent de la population vit sous le seuil de la pauvreté. Depuis des mois, les manifestations paralysent le pays qui est plongé en plein chaos avec quelques heures à peine d’électricité par jour. Un véritable drame humain, à l’échelle du pays tout entier. Avancez en arrière.  

Que retenir de ce bref panorama ? Que souhaiter ? À tout le moins, que le sacrifice de toutes ces femmes et ces hommes n’ait pas été vain, qu’un jour, les rêves se feront réalité. Que les fosses communes se couvriront bientôt de fleurs de la dignité.  

Ce point de vue ne serait que pure propagande communiste, dirait le journaliste radio-canadien François Brousseau. Je préfère citer le dramaturge Berthold Brecht : Qui ne connaît la vérité n’est qu’un imbécile. Mais celui qui, la connaissant, la nomme mensonge, est un criminel.  

Bonne année 2020, et la réalisation de nos rêves les plus chers. Et comme le dit le président cubain Diaz Canel à propos de son pays, en 2020, pensons comme pays, pensons Québec.