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Ces petits détails de la vie

Chroniques du hasard, Elena Ferrante, Éditions Gallimard
Photo courtoisie Chroniques du hasard, Elena Ferrante, Éditions Gallimard

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Il y a de ces livres qui ont le don de vous projeter dans votre propre histoire. Ainsi en est-il de cette « première fois » racontée succintement par Elena Ferrante.

J’ai aussitôt pensé, moi aussi, à cette première fois. C’était à l’île Bonaventure. J’avais fui la maison familiale où j’étouffais. L’été de mes dix-sept ans. Elle s’appelait Blanche, comme ma mère, et avait deux ans de plus que moi. Tout un honneur qu’elle faisait au puceau que j’étais. J’étais tombé fou amoureux d’elle, comme cela se produirait chaque fois, tout au long de ma vie. Ces premières fois ne se reproduisent plus jamais, bien évidemment, et c’est sans doute pour cette raison, nous dit Ferrante, que nous leur accordons tant d’importance. « Par nature, elles sont fondées sur l’inexpérience -- – et dans mon cas, c’était flagrant – et pourtant nous nous en souvenons avec tendresse, avec regret. »

Qu’en est-il maintenant de nos peurs ? J’ai peur, moi aussi, des araignées. Lorsque j’aperçois une cucaracha – surtout les femelles qui peuvent voler dans tous les sens – dans la petite maison que je loue à La Havane, je crie. Que dire de ma peur du dentiste ? Mais ce qui me fait le plus peur, c’est la violence des dites forces de l’ordre, qui me font craindre le pire. Chaque fois que je vois une personne se faire matraquer par la police, comme au Chili actuellement, je me rappelle mon premier coup de matraque qui m’a fait perdre connaissance. J’ai peur de la violence aveugle, et pourtant ça ne m’empêche pas de lutter et de revendiquer. Peut-on vaincre ses peurs ? se demande l’auteure. La plus grande des peurs, affirme-t-elle, c’est celle de la perte d’estime de soi. « Nous autres, les craintifs-combatifs – j’aime bien cette expression –, nous plaçons au sommet de toutes nos peurs celle de perdre l’estime de nous-mêmes. »

Avez-vous déjà tenté de tenir un journal intime à une certaine époque de votre vie ? Je sais, on dit que ce sont surtout les filles qui le faisaient. Mes sœurs, par exemple, ou mes propres filles, tandis que les garçons, nenni. Moi – c’est sans doute mon côté féminin –, j’ai tenté pendant quelque temps de le faire, mais j’étais rongé par la peur que mon père découvre les horreurs que j’écrivais à son sujet et j’ai arrêté d’écrire. Comme Ferrante, j’ai plutôt opté pour la fiction, où soi-disant rien n’était vrai, mais contrairement à l’auteure, ça n’a pas fonctionné pour moi et on n’a pas retenu ce premier roman que j’avais soumis au concours des jeunes auteurs de Radio-Canada.

le temps qui passe

Avec l’âge – on y arrive tous –, on se sent diminué, parfois affaibli, incapable de réaliser telle activité, hier pourtant si facile. On sait tous que la mort nous guette, mais ce qu’on craint, ce qui terrifie le plus, c’est la fin de la bonne santé, la paralysie, c’est de se voir partir sans pouvoir réagir à la maladie. « Nous souhaitons que la vie soit la plus longue possible, mais qu’elle s’achève quand le déclin est tel qu’aucun traitement ne peut plus la rendre supportable », soutient avec raison Ferrante.

On s’imagine plein de choses dans sa tête, on dirait bien souvent qu’on rêve éveillé et on n’arrive plus à distinguer le vrai du faux. Ça vous est arrivé sûrement à vous aussi. Ici l’auteure se questionne sur la fabrication du roman à partir d’un fait divers. Et elle cite Gogol pour expliquer le processus romanesque : « Donnez-moi un banal fait de la vie quotidienne, et j’en tire une pièce en cinq actes. » Et de se demander : « Quelle part de vérité la fiction finit-elle par capturer ? »

Plutôt que de promouvoir les caractères nationaux qui seraient « des simplifications qu’il faut combattre » – on peut ne pas être d’accord –, -Ferrante l’Italienne parle plutôt de sa fierté d’écrire en italien. « Une langue est un condensé de l’histoire, de la géographie, de la vie matérielle et spirituelle, des vices et de vertus. » On est tout à fait d’accord.  

Il y a une cinquantaine de textes de ce genre. De vrais petits bijoux. À vous de jouer maintenant.