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Le reflet de toute une génération

Pierre Lemaître
Photo courtoisie, Samuel Kirszenbaum

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Après y avoir consacré près de 10 ans, l’écrivain français Pierre Lemaitre clôt sa géniale trilogie de l’entre-deux-guerres.

En 2013, Pierre Lemaitre signait Au revoir là-haut, qui a notamment remporté le Goncourt. Notamment, parce que ce roman a également été récompensé par une dizaine d’autres prix littéraires... en plus d’avoir été adapté au grand écran ! C’est vous dire à quel point il était bon. Tout comme la suite, d’ailleurs. Intitulée Couleurs de l’incendie, elle n’a récolté que compliments et critiques élogieuses — dont la nôtre. Ce qui explique pourquoi on avait aussi hâte de lire Miroir de nos peines, le troisième et dernier volet de cette excellente trilogie titrée Les enfants du désastre. 

« Pourquoi Les enfants du désastre ? », s’exclame Pierre Lemaitre, qu’on a pu joindre aux environs de Noël chez lui, dans sa maison de Provence. « J’avais choisi de faire un premier roman qui se passerait au tout début des années 20. C’est seulement ensuite que je me suis intéressé à l’entre-deux-guerres, une période durant laquelle toutes les générations de jeunes ont été sacrifiées. Ils ont eu une première guerre, ils ont assisté à la montée du nazisme, et hop, on leur colle une deuxième guerre. Bref, 30 ans de désastre. »

Trente ans, c’est aussi l’âge qu’aura Louise lorsqu’on la recroisera dans Miroir de nos peines. Une chose que Pierre Lemaitre avait du reste clairement annoncée dans l’épilogue d’Au revoir là-haut, puisqu’on peut y lire : « Louise n’eut pas un destin très remarquable, du moins jusqu’à ce qu’on la retrouve au début des années 40. » Car à partir du 6 juin 1940, la vie de Louise prendra en effet un tout autre tour.   

Une drôle d’enfance

« Dans Au revoir là-haut, Louise était une petite fille de 10 ans assez spéciale, souligne Pierre Lemaitre. Elle était mutique, amoureuse d’un homosexuel qui avait été défiguré par un éclat d’obus, et été comme hiver, elle voyait sa mère assise derrière une fenêtre. Quand il a fallu que j’imagine Louise à 30 ans, je me suis évidemment demandé ce qu’elle avait pu devenir, et pour ça, je suis parti de son rapport avec sa mère, qui avait passé des années à regarder la cour, perdue dans ses pensées. Pour moi, c’était tellement étrange et abyssal que je me suis dit que ça serait intéressant à travailler. Je ne savais pas encore exactement quel genre de femme Louise allait être, mais j’ai choisi la voie qui me semblait la plus parlante et la plus prometteuse pour un roman d’aventures. »

Apprendre que Louise est devenue institutrice ou que tous les samedis, elle donne un coup de main au patron de La Petite Bohème en assurant le service aux tables est donc assez loin de l’image qu’on pourrait se faire « d’une voie parlante et prometteuse pour un roman d’aventures ». Surtout à un moment où les armées allemandes sont presque aux portes de la France et que Louise aurait pu avoir mille et une raisons toutes trouvées de jouer les héroïnes de guerre. Il n’empêche qu’on sera quand même très vite rivé à notre siège. Parce que Louise, qui acceptera de rencontrer un vieux docteur dans un hôtel du 14e arrondissement (non, non, ce n’est pas du tout ce que vous croyez !), partira de là nue comme un ver et si bouleversée qu’elle mettra des semaines à s’en remettre. Mais ne comptez surtout pas sur nous pour vous expliquer ce qui s’est passé dans cette chambre d’hôtel !

Une image avant les mots

« Je marchais sur le trottoir avec mon épouse et tout d’un coup, j’ai vu cette scène : une femme qui courait nue sur le boulevard du Montparnasse, précise Pierre Lemaitre. Cette idée, j’ai essayé de l’utiliser dans une série télé qui, finalement, ne s’est pas faite. Mais quand j’en ai vendu les droits, j’ai exclu cette idée-là et bien m’en a pris, car tout de suite, la femme nue, c’était Louise. Je trouvais cette scène magnifique et tragique, et j’ai été heureux de ne pas en avoir cédé les droits. Ensuite, relier ça avec la folie de sa mère a été du tricotage. J’avais globalement les personnages et les principaux rebondissements. »

Comme il est pratiquement impossible de parler davantage de Louise et du livre sans en divulgâcher les grandes lignes, on terminera en ajoutant qu’il n’est pas nécessaire d’avoir lu les deux précédents tomes de la trilogie pour en suivre facilement l’histoire. Et que oui, ce tome-ci vaut aussi le détour. 

Miroir de nos peines, Pierre Lemaitre, Éditions Albin Michel, 544 pages
Photo courtoisie
Miroir de nos peines, Pierre Lemaitre, Éditions Albin Michel, 544 pages