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Un acte de foi pour Haïti

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Photo Agence QMI, Joël Lemay Jean Pascal, d’origine haïtienne, fait rayonner le Québec.

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À 16 h 53 demain, il y aura dix ans qu’Haïti était frappée par un violent séisme.  

Les conséquences en ont été dévastatrices. Près de 300 000 morts, encore plus de blessés, un million de sans-abri et des conditions sanitaires qui auront entraîné une épidémie de choléra. L’État haïtien, déjà faible, perd un fonctionnaire sur cinq et une quinzaine de ministères.

Au Québec, on avait été très touché par ce drame. Avec les 150 000 Québécois d’origine haïtienne qui se trouvent ici, notre sœur francophone des Antilles est un peu notre voisine. 

Dans les heures qui ont suivi le tremblement de terre, on s’en faisait pour les nôtres. Dany Laferrière était là-bas et c’est avec un immense soulagement qu’on l’a vu apparaître sur nos écrans lorsqu’il est rentré à Montréal. George Anglade et son épouse Mireille Neptune n’ont pas eu cette chance, tout comme Serge Marcil, ancien ministre amoureux d’Haïti, mort dans l’effondrement de son hôtel avec les fonctionnaires qu’il accompagnait.

Dénuement 

Je travaillais à l’époque pour la chef de l’opposition. Très touchée par le drame, elle avait voulu exprimer sa solidarité en affichant dans un point de presse l’étendard haïtien. Nous avions demandé au consulat d’Haïti à Montréal de nous en faire le prêt. C’est avec plaisir qu’on nous avait offert le drapeau qui se trouvait dans le bureau du consul. C’était le seul que possédait la délégation.

L’histoire d’Haïti semble en être une de dénuement. Depuis la courageuse conquête de son indépendance par des esclaves en révolte, elle est d’abord restée sous la coupe d’une écrasante et scandaleuse dette exigée par la France. Les régimes despotiques se sont ensuite succédé, détournant l’aide au développement et chassant la jeunesse éprise de liberté, partie ainsi contribuer à l’édification d’autres sociétés.

Le Québec doit beaucoup à Haïti, ne serait-ce que pour tous les professeurs qu’elle nous a donnés lors de la construction des réseaux des cégeps et de l’Université du Québec. D’un pays beaucoup moins bien nanti que le nôtre sont venus des gens qui ont contribué à nous déniaiser.

Encore aujourd’hui, le Québec rayonne grâce à Jean Pascal ; Dominique Anglade est une figure d’avant-plan de notre vie publique ; et beaucoup de Québécois préparent chaque jour leur souper en écoutant le jazz que Stanley Péan leur fait jouer sur Ici Espace Musique.

Potentiel 

C’est presque avec agacement qu’on réagit à chaque nouvelle manifestation des malheurs qui affligent Haïti. Sucée jusqu’à la moelle par les puissances coloniales, vidée de ses élites, agitée par les tremblements de terre et dévastée régulièrement par les ouragans, on aime penser qu’il suffirait que les réfugiés du séisme chassés par Donald Trump y retournent avec leurs enfants et leur iPhone pour que la proverbiale « reprise en main » survienne.

Le potentiel d’Haïti est là. Même si ce n’est pas ce qui se monétise le mieux dans le grand jeu économique mondial, la formidable production culturelle de ce peuple et le rayonnement de ses ressortissants démontrent tout ce qu’il a d’intelligence et d’inspiration chez ces gens. Sauf que pour se développer, il faut des ressources, de l’argent et du leadership.

Les comptes rendus qui nous viennent d’Haïti dix ans après cette tragédie qui n’en finit plus de ne pas finir témoignent d’une certaine amertume. La reconstruction rendue nécessaire par le tremblement de terre aurait pu lancer un nouveau départ, mais l’argent ne s’est pas rendu dans les poches des Haïtiens, pas tant parce qu’il a été détourné que parce que ce sont les ONG qui l’ont dépensé au privé. En sont restées des maisons, mais aussi un taux de chômage autour de 70 %.

Cette île au climat magnifique a aussi de grandes possibilités de développement touristique, mais ne peut pas répondre à toutes les aspirations de la jeunesse d’un pays dont la déforestation a entraîné la désertification et détruit l’agriculture. Pour les Haïtiens comme pour tous ceux qui les aiment, continuer de croire en un avenir plus radieux demande tout un acte de foi.

Condescendance 

Dany Laferrière a déjà dit qu’Haïti n’a rien, sauf l’indépendance, alors que le Québec a tout, sauf l’indépendance. Quand j’étais le rédacteur de discours de Pauline Marois, j’avais mis cette citation dans ses notes. Un chroniqueur d’obédience fédéraliste, goguenard, avait écrit que la chef du PQ voulait ramener le Québec au niveau d’Haïti.

À la fin, lâcher un peu notre condescendance à l’égard d’un pays et de sa population sur qui tous les malheurs se sont abattus, ça ne suffirait pas à les entraîner sur le chemin de la prospérité. Ça nous aiderait toutefois à mieux comprendre ce qui se passe là-bas, ce qui pourrait mieux s’y passer et ce qu’ils font déjà de bien, notamment pour notre grand bénéfice.