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De l’Irak, de l’Afghanistan et du temps qui passe

Simon Leduc
Photo courtoisie Simon Leduc en compagnie d’un interprète et des enfants lors d’un déploiement en Afghanistan.

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Des troupes canadiennes qui auraient pu laisser leur peau dans l’embryon de guerre qu’Américains et Iraniens se sont livré pendant quelques jours pour commencer l’année ? N’a-t-on pas déjà donné dans cette région du monde et conclu que ça n’en valait pas la peine ?

Étrange, ce qu’inspire la révélation que des soldats canadiens se trouvaient sur la base d’Erbil dans le nord de l’Irak, une des deux cibles de missiles iraniens tirés en représailles à l’assassinat par les États-Unis du général Qassem Soleimani. On est d’ailleurs toujours à court de détails sur l’avertissement donné peu avant le bombardement, juste assez tôt pour permettre aux militaires de se mettre à l’abri.

Ç’aurait pu beaucoup plus mal tourner. Ces soldats-là font la chasse aux islamistes dans le coin. Parce que le Canada — on l’oublie parfois — est toujours en guerre contre l’État islamique ou ce qu’il en reste. Ils ne cherchent pas à créer un monde nouveau, à établir des institutions démocratiques ou à promouvoir les droits de la personne. Non, ils traquent les barbus qui rêvent toujours d’un califat où on égorge les infidèles.

Il faut accepter, voire apprécier la mission de ces militaires, parce qu’elle montre que nous sommes, de temps à autre, capables de tirer les leçons de nos égarements. L’objectif est net et précis : neutraliser les djihadistes, puis rentrer au pays. Tout ce qu’on n’a pas su faire en Afghanistan.

« DU GROS N’IMPORTE QUOI »

J’en parlais justement cette semaine avec Simon Leduc, ancien capitaine des Forces armées canadiennes. Les talibans, il les connaît bien : il leur a consacré sa thèse de maîtrise à l’UQAM. Et ce qu’il a, entre autres, compris au fil de ses études et de ses « tours » sur le terrain, c’est que ces talibans ne défendaient pas tant l’islam que tout un mode de vie.

Simon Leduc
Photo courtoisie
Simon Leduc

Un mode de vie sur lequel, croit Simon Leduc, sont venus se fracasser les plans idéalistes du ministère canadien des Affaires étrangères au début des années 2000. « Une femme », raconte-t-il, « s’achète comme on achète une laveuse en Afghanistan. Tu en veux une, c’est 5000 dollars. Et la finalité d’une femme, c’est de produire des enfants. » 

Ce sont de telles mentalités ancrées depuis des siècles que les Canadiens, aussi mal préparés que les troupes des autres pays, devaient remettre en question. L’enseignement, par exemple. « Améliorer le système éducatif commençait — tout le monde était d’accord — par un meilleur salaire aux profs. », se souvient Leduc. « Sauf que pour un bon salaire, ça prend un bon système bancaire. Sans banque, on ne pouvait même pas payer les gens. »

EMBELLIR PEUT-ÊTRE, CHANGER, NON

L’Afghanistan, assure l’ancien officier de renseignement, « c’est comme du sable mouvant : moins tu t’agites, moins tu t’enfonces ». Un de ses adjudants a parfaitement résumé, selon lui, la déconnexion des espoirs canadiens et la réalité : « Ce qu’on veut, dans le fond, c’est un Wal-Mart à Kandahar. »

À son deuxième déploiement, Leduc avait conclu qu’il fallait « limiter les folies » : vous n’êtes pas là, disait-il à ses soldats, pour changer le monde, mais pour vos collègues à droite et à gauche. Et les grands objectifs ? Défaire les terroristes ? Établir un gouvernement stable ? Assurer la sécurité et le développement ? Tout ça n’a finalement rien donné, à son avis. « Je ne crois pas qu’on ait eu un effet en Afghanistan. »

Il ne reste plus que les troupes américaines sur le terrain et on rappelait, dans la tourmente de la dernière semaine, que Washington tente toujours de négocier un accord de paix provisoire avec les talibans qui permettrait de retirer les forces américaines en échange d’une réduction de la violence. Le strict minimum. Les illusions américaines, elles aussi, se sont envolées.


► Le Canada en Afghanistan, notre plus longue mission

Octobre 2001

Premières forces spéciales déployées

Janvier-février 2002

Arrivée des premières troupes régulières

Mars 2014

Départ des derniers soldats


  • Plus de 40 000 militaires déployés en douze ans
  • Une opération de 18 milliards $ 
  • 58 soldats tués
  • 7 civils tués
  • Plus de 2000 blessés

► Des Afghans, misérables...

  • 13 % craignent de marcher la nuit dans leur ville
  • 13 % se sentent en sécurité
  • 22 % font confiance à la police
  • 29 % ont été agressés
  • 50 % se sont fait voler de l’argent ou des avoirs
  • 41 % veulent quitter l’Afghanistan (47 % chez les femmes ; 35 % chez les hommes)

Source : Gallup, 2018