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Des sinistrés livrés à eux-mêmes 10 ans après le séisme meurtrier

Environ 20 000 rescapés vivent toujours dans un camp de fortune après avoir été relocalisés d’urgence

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PORT-AU-PRINCE, Haïti | Une décennie après le tremblement de terre dévastateur, des familles haïtiennes doivent encore vivre dans des abris « temporaires » sans aucun soutien de leur gouvernement.   

Le village de Caradeux, situé à 5 kilomètres au sud de l’aéroport de Port-au-Prince, est un immense camp de la commune de Delmas regroupant environ 20 000 rescapés du tremblement de terre du 12 janvier 2010.  

Ces pavillons bâtis grâce à une avalanche de dons offerts par Catholique Relief Service constituent le refuge qui s’étend sur un espace déclaré « d’utilité publique » par le gouvernement haïtien. 

La plupart des déplacés de ce camp, nommé autrefois camp Toto, sont des personnes qui avaient trouvé refuge dans la cour de l’Institution Saint-Louis-de-Gonzague, une école privée de Delmas.  

Leur relogement a débuté le 22 avril 2010, à la demande du gouvernement. 

Les autorités haïtiennes avaient auparavant identifié Caradeux comme un site pouvant les recevoir. 

Les résidents continuent à habiter sur 15 hectares de terre.  

Un marchand déambule au milieu des abris temporaires du camp de Caradeux.
Photo collaboration spéciale, Snayder Pierre Louis
Un marchand déambule au milieu des abris temporaires du camp de Caradeux.

Le camp comprend maintenant environ 3000 abris transitoires et quelques dizaines de maisons en béton, et presque une centaine d’autres en construction. Elles sont séparées par des chemins de terre étroits. 

Abris temporaires 

Emmanuel Joseph est arrivé dans ce camp après le séisme, accompagné de sa femme et de leur fils de 3 ans.  

Âgé de 34 ans, il a maintenant quatre enfants. Il vend des produits alimentaires en face de son abri provisoire, aussi appelé T-Shelter. 

« Je pensais que mon séjour dans ce camp serait temporaire. Jusqu’à présent, j’y suis. Jovenel Moïse qui est l’actuel président n’a rien fait pour nous. Je n’ai pas d’autres choix que de rester ici parce que je n’ai pas d’argent pour louer une maison ailleurs », dit-il. 

Les T-Shelters sont conçus pour être temporaires. Ils sont construits à l’aide de colombages de bois recouverts de tôle sur le toit et entourés de bâches sur les côtés. Ces abris devaient servir quatre ou cinq ans. 

Dix années après le tremblement de terre, ils sont dégradés.  

Constructions anarchiques 

L’absence de l’État est visible dans ce camp.  

Les logements permanents n’ont jamais été construits, alors les résidents ont commencé à se construire le leur. 

Mais la transition s’avère longue et difficile, car le budget de la majorité des résidents est très limité. Ils utilisent des tôles usées pour combler l’espace vide laissé par les bâches détériorées. 

Aucune institution ne contrôle le style des constructions, anarchiques, qui remplacent les tentes et les abris semi-permanents. Chacun bâtit selon ses moyens et son goût. Les demeures sont peintes dans une variété de couleurs. 

Une prostituée 

Monique Cyprien est une mère de deux enfants qui habite dans une petite pièce en béton, sans enduit ni crépis. Le père de ses enfants est mort sous les décombres de leur maison à Delmas.  

La femme de 31 ans est une prostituée de la grand-rue de Port-au-Prince. 

« Je construis cette pièce selon mes maigres moyens économiques. Je ne peux pas faire mieux », fait-elle savoir, l’air désespéré. 

La maison que Monique Cyprien tente de se construire avec ses maigres revenus.
Photo collaboration spéciale, Snayder Pierre Louis
La maison que Monique Cyprien tente de se construire avec ses maigres revenus.

Tout le monde se bat pour construire dans ce village, confirme Gemps Blot, le président du Comité de gestion de Caradeux.  

« Si nous attendons que le gouvernement fasse pour nous une grande maison, alors nous ne trouverons jamais de leader qui nous aidera », mentionne-t-il. 

Dans ce lieu perverti, les habitants tiennent tête à la vie difficile.  

Totalement dépourvu d’infrastructures, d’équipements et de services sociaux de base, l’endroit se révèle quasiment inapproprié comme cadre de vie pour la population. 

Police, église et temple vaudou 

Il y a un poste de police, une église et un temple vaudou. Les gens se débrouillent comme ils peuvent pour se procurer l’eau de la Direction nationale de l’Eau potable et de l’Assainissement. 

Les habitants ont perdu patience à force d’attendre les installations de l’Électricité d’Haïti.  

Ils se mettent ensemble et se procurent un transformateur et des câbles. Ils utilisent les anciens poteaux métalliques des lampadaires. Chaque famille paie 500 gourdes (6,64 $ canadiens) par mois. 

« Nous sommes un groupe social. Dans ce cas, nous coopérons ensemble pour gérer le camp parce que c’est notre intérêt commun », mentionne Emmanuel Joseph. 

Il y a un seul établissement où l’on donne, presque gratuitement, des consultations et des soins médicaux.  

Aucun médecin 

Ce dispensaire compte deux infirmières, mais aucun médecin. 

En termes de divertissement, la situation n’est pas différente. Ce camp ne dispose d’aucune infrastructure de loisir pour permettre à la population de s’amuser.  

Les nombreux jeunes qui y habitent n’ont pas accès à un terrain de jeu pour se dégourdir.  

Ils n’ont pas de places publiques. Il n’y a aucun centre culturel pour aider les jeunes à développer leurs talents. 

« Nous, la population du camp, n’avons aucun moyen pour nous épanouir. Nous sommes concentrés dans un environnement privé de toutes conditions susceptibles de nous permettre de mener une vie décente en tant qu’individus », se lamente Gemps Blot. 

Pas de poubelles, une seule école 

En Haïti, la dégradation de l’environnement est devenue l’une des préoccupations majeures de ces dernières années.  

Dans le camp de Caradeux, chacun choisit le type de rapport à développer avec l’environnement.  

Il n’y a pas de poubelles à travers les rues pour jeter les déchets, encore moins un service public de ramassage des ordures. 

Sans infrastructures de loisirs, cet enfant joue dans un ravin qui sert aussi de décharge.
Photo collaboration spéciale, Snayder Pierre Louis
Sans infrastructures de loisirs, cet enfant joue dans un ravin qui sert aussi de décharge.

« Pour se débarrasser des déchets, certaines familles les brûlent, d’autres les jettent dans un ravin d’à côté. Nous savons que cette situation fragilise notre condition de vie. Mais, nous n’avons pas d’autres solutions », déplore Monique Cyprien. 

L’institution communautaire mixte Le Phare est le seul établissement dans lequel est donné un enseignement collectif dans le camp.  

C’est une œuvre des résidents, en absence de l’État. Personne n’a le contrôle sur la formation qu’elle dispense. 

« On ne peut pas vivre dans une communauté sans école. D’une part, elle est un lieu d’apprentissage pour les enfants et d’autre part, elle est un lieu de sociabilité et d’échanges, explique avec fierté le président du comité, Leroy-Wood Joseph. C’est pourquoi nous avons décidé d’ouvrir une école communautaire dans l’espace du camp. » 

Grâce à des dons 

C’est une école fondamentale. Selon lui, le comité du camp paie les enseignants grâce aux dons des particuliers et des organisations non gouvernementales. 

« Les jeunes qui veulent continuer leurs études après le cycle fondamental sont contraints de se faire inscrire dans un établissement scolaire ailleurs », explique-t-il.