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Haïti: toujours hantés par le séisme

Des Québécois racontent l’horreur vécue il y a 10 ans lors du tremblement de terre et qui les habite encore

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Des ruines. Des nuages de poussière qui donnent l’impression que la nuit est tombée avant le temps. De la misère humaine et des cadavres qui se côtoient au cœur de la capitale Port-au-Prince. Ce sont les images qui reviennent en tête lorsqu’on repense au tremblement de terre d’une puissance de 7,3 sur l’échelle de Richter qui a frappé Haïti le 12 janvier 2010, faisant environ 300 000 morts. Ce drame a ému la planète entière, soulevant une énorme vague de solidarité. Encore aujourd’hui, des Haïtiens qui vivent désormais à Montréal ainsi que des intervenants qui ont activement participé aux opérations de sauvetage portent le poids de cette tragédie. Voici quelques témoignages touchants.   

Le cœur et la tête encore à Haïti  

Photo Ben Pelosse

Lorsqu’elle pense à Haïti dix ans après le séisme, le regard perçant de Martine Fidèle laisse entrevoir de vives émotions, de la douleur et de l’incompréhension.  

Celle qui travaille à la Maison d’Haïti de Montréal comme intervenante jeunesse raconte que dans les jours qui ont suivi le tremblement de terre, une solidarité jamais vue s’est installée dans la population, mais a disparu avec le temps.  

« Pourquoi a-t-on raté ce train du possible ? J’avais espoir que ça nous redonnerait une chance de repartir sur de nouvelles bases, et tout a repris sa place habituelle. La misère, la corruption et la haine n’ont pas disparu. Pourquoi est-ce que ça prend toujours une tragédie pour nous réunir ? » se questionne Mme Fidèle.  

Elle était seule à la maison quand la terre a tremblé. Elle a passé la nuit à aider des enfants à sortir des décombres de l’école qui se trouvait devant chez elle. Encore aujourd’hui, elle se dit hantée par ce qu’elle a vu et ce qu’elle a vécu.   

Même si la jeune femme de 31 ans est à Montréal depuis 2016, on sent qu’elle s’ennuie de son pays et qu’elle lui souhaite le meilleur.  

« Mon cœur et mon esprit sont là-bas. [...] Je souhaite que mon pays renaisse. Qu’on développe un sentiment d’appartenance collectif. Je rêve qu’Haïti puisse marcher dans la dignité ».  

Un étudiant veut retourner aider  

Photo Ben Pelosse

Dix ans après le violent séisme qui a détruit une bonne partie d’Haïti, il ne se passe pas une journée sans que Gaël Stephenson-Chancy, qui avait 12 ans à l’époque, ne pense à comment il pourrait aider son peuple, dont résilience l’impressionne.   

Celui qui termine en ce moment son baccalauréat en géopolitique à l’Université de Montréal réfléchit à un possible retour dans son pays, mais pas à n’importe quel prix.   

« En ayant aussi la chance de pouvoir travailler ici, je ne voudrais pas empêcher quelqu’un d’avoir un poste en Haïti parce que je débarque », explique-t-il.  

Il s’interroge à savoir s’il ne peut pas aider davantage à partir de Montréal. Lors du tremblement de terre, il jouait avec ses amis dans un gymnase de Pétion-Ville, petite commune à côté de Port-au-Prince.  

« Une fois dehors, quand on regardait le bidonville en face au loin, on avait l’impression que c’était toute la montagne qui était aplatie », se souvient M. Stephenson-Chancy.  

Dans les jours qui ont suivi le séisme, il a pris la décision de venir à Montréal pendant un an sans son père ni sa mère, le temps que son école soit reconstruite. C’est en se rendant à l’ambassade canadienne qu’il a mesuré l’ampleur du drame, voyant tous les bâtiments effondrés et des cadavres empilés au bord de la route.  

« Comme j’étais parmi les enfants les plus vieux, il fallait agir comme des petits adultes. En nous dirigeant vers l’ambassade, les parents nous ont demandé de cacher les yeux des petits pour ne pas qu’ils voient les morts par terre. Je me demande encore, des fois, pourquoi je n’avais pas moi aussi les yeux fermés », raconte M. Stephenson-Chancy, émotif en revoyant ces images dans sa tête.   

Il est de retour au Canada depuis 2014.  

Deux jeans et un ordi  

Photo Ben Pelosse

C’est la désolation totale pour Samia Salomon lorsqu’elle pense à Haïti où se trouvent toujours plusieurs de ses proches.  

« On est comme c’était un an ou deux après le tremblement de terre. [...] Je me sens beaucoup plus en colère que triste. Si un séisme devait survenir encore, il y aurait plus de morts parce que les gens sont retournés vivre dans des maisons instables. »  

Malgré tout, elle vit chaque jour avec l’envie de rentrer, même si cela voudrait dire refaire sa vie encore une fois, et se mettre en danger en raison de son engagement social contre la violence faite aux femmes.   

Pour elle, tenter de s’intégrer à son nouveau pays n’est pas facile tous les jours.  

Mme Salomon se rendait à Jérémie en avion lorsque le tremblement de terre a eu lieu. Elle croit que ce vol turbulent lui a probablement sauvé la vie. Après avoir été bloquée quatre jours dans cette communauté, sans nouvelles de ses proches, elle a franchi les 300 km qui la séparaient de sa maison de Port-au-Prince en moto avec une amie sur des routes impraticables.  

Une fois arrivée chez elle, ce fut la désolation.  

« De tout ce que j’avais construit, il ne restait plus rien. J’ai refait ma vie avec mon passeport, deux jeans, un ordinateur, quelques chemises et des sous-vêtements », se remémore la dame qui avait 29 ans à l’époque.   

Elle a dû dormir dans les rues pendant trois nuits.   

« C’était horrible comme situation. Il y avait du pillage. Beaucoup de femmes ont été violées », se souvient Mme Salomon, émotive.   

« Des images comme ça, ça marque pour la vie. »  

Après un passage de deux mois à Montréal en 2010, Mme Salomon a demandé l’asile en 2016 et est revenue dans la métropole québécoise.  

Des policiers Montréalais marqués à vie  

C’est dans cet état que le policier Yves Leclerc a trouvé l’immeuble de trois étages qui abritait son bureau en Haïti, au lendemain du séisme.
Photo courtoisie
C’est dans cet état que le policier Yves Leclerc a trouvé l’immeuble de trois étages qui abritait son bureau en Haïti, au lendemain du séisme.

Des membres du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) se trouvaient au cœur du tremblement de terre qui a détruit Port-au-Prince, et, 10 ans plus tard, ils sont toujours marqués par ce qu’ils ont vécu, et qui teinte même leur vie de tous les jours.  

« Encore aujourd’hui, quand je suis quelque part et que je sens une vibration, ne serait-ce que quelqu’un qui tape du pied nerveusement, je dois m’arrêter, regarder et respirer afin de constater qu’il ne s’agit pas d’un tremblement de terre », explique Micheline Gelin, toujours à l’emploi du SPVM.  

Quand la terre a tremblé en Haïti vers 16 h 50, les policiers du SPVM qui étaient en mission étaient à quelques minutes de terminer leur journée. Après s’être assurés de leur propre sécurité, pas question de rentrer se reposer.  

« Ça vient te chercher au niveau des tripes. [...] J’ai aidé plusieurs personnes à sortir des décombres. La structure des bâtiments était instable et à un moment donné, j’ai même pensé que mon heure était arrivée », se souvient Yves Leclerc, un nouveau retraité de la police et qui pense régulièrement à ses deux confrères canadiens qui ont perdu la vie dans cette tragédie.   

Les semaines qui ont suivi n’ont pas été de tout repos.  

« Un soir, je me suis effondré à genou en pleurant et en me disant que je laissais mourir du monde [parce que les recherches de survivants devaient s’arrêter ou reculer par sécurité]. N’eût été une dame du Royaume-Uni qui m’a dit de penser à tous ceux que je sauvais, je ne sais pas si je me serais relevé », raconte le lieutenant-détective retraité du SPVM Serge Boulianne.   

Le lieutenant-détective Serge Boulianne en compagnie d’un responsable des sites où il y avait probablement des survivants.
Photo courtoisie
Le lieutenant-détective Serge Boulianne en compagnie d’un responsable des sites où il y avait probablement des survivants.

Après le séisme, M. Boulianne était responsable du déploiement des équipes de sauvetage et devait faire des choix déchirants.  

« Il fallait que je m’occupe de la sécurité de mon monde. Des fois, je demandais aux équipes de rentrer parce qu’il commençait à faire noir ou parce qu’il y avait des menaces pour la sécurité, et on me disait : “Oui, mais on voit la victime”, et je ne pouvais que dire : “On va espérer qu’elle sera encore en vie demain”. C’était difficile d’affronter ensuite le regard des autres », se remémore M. Boulianne l’émotion dans la voix.