/misc
Navigation

Harry et Meghan ou par la bouche de mes symboles

Une symbolique sur mesure.

Prince Harry Meghan royauté monarchie
Photo Dutch Press Photo/WENN.com

Coup d'oeil sur cet article

Lorsque j’ai appris la venue prochaine au pays du duc et de la duchesse de Sussex, je ne me suis pas hérissée devant la perspective de cette facture qui risque de nous incomber à tous. Je n’ai pas plus grincé des dents devant ceux qui souhaitent que le prince devienne le prochain gouverneur général. Pour tout vous dire, quelque chose de beaucoup plus intéressant, mais de nettement plus discret, était en train de retenir mon attention. Bien sûr, je n’aurai pas l’impudence de prétendre m’y connaître sur le sujet des politiques royales, comme si j'étais une spécialiste ou que j’avais mes propres appartements à Buckingham Palace. D’autant qu’en temps normal, je vous avouerai que ces gens ne me passionnent pas plus qu’il faut. Toutefois, passion pas passion, il y a des choses qui se laissent présentement observer et qui invitent notre attention à se pencher sur elles.  

C’est très notamment le cas de cette curieuse conjoncture : la nouvelle de la venue de Harry et de Meghan semble arriver pile au moment où ça commence à gronder coast to coast, au Canada. Avec, d’un côté, le Québec, qui est en train de renouer avec son autonomie et sa volonté d’autodétermination, et l’Ouest qui menace avec son Wexit, de l’autre, il va sans dire que l’époque du calme plat canadien semble en prendre pour son rhume depuis un moment. On peut remarquer, en outre, que si l’Est et l’Ouest ne se soulèvent pas pour les mêmes raisons, il demeure que nos aspirations respectives sont en train de dangereusement fragiliser « l'unité canadienne » et que, logiquement, tout souverain moindrement soucieux ne manquerait pas d’y voir.  

Mais c'est là que je me demande : comment y voit-on, justement, à une époque où, en Amérique, on ne conquiert plus les terres et les territoires à l'issue d’une bonne bataille rangée? Comment resserre-t-on son emprise, quand on n’a plus le loisir de « pacifier » la dissidence à la baïonnette et de donner du gibet pour souper aux séditieux? Force m’est de constater qu'à l'ère de l'individualisme triomphant, chaque personne est devenue un territoire à conquérir et que ne peut escompter l’emporter que celui qui saura faire mainmise sur son assentiment, son admiration, sa confiance et son esprit. Et cette mainmise, quand on ne peut plus tuer pour l’obtenir, elle se fait par la séduction et cette dernière s'exprime toujours par le biais de symboles.

Je m'explique par un exemple: historiquement, s’il est un génie que nous devons reconnaître à l’Angleterre, bien que sa présence ici ait amené, dirons-nous, son lot d'épisodes cruels, c’est celui d’avoir un jour compris qu’une nation ne se soumet jamais durablement par la violence, mais bien par la prise de son cœur. Et un cœur, ça se ravit par l’attachement aux symboles, qu'on parle d'un héros, d'un hymne, d'un nom, d'un drapeau, alouette, car tout est bon. Le régime de séduction est toujours préférable si on espère gouverner sur le long terme, car celui de terreur et de violence risque immanquablement de semer la force de la rancœur et le courage de la vengeance chez les survivants et leurs descendants. Ainsi, nous pourrions résumer en disant que si le comte de Frontenac a un jour promis de répondre aux Anglais par la bouche de ses canons, en 1690, l'Angleterre aura préféré, quant à elle, lui répondre sur le cours des siècles par la bouche de ses symboles.

Dans le cas qui nous occupe, je constate que nous sommes littéralement devant une symbolique sur mesure qui touche à des thèmes auxquels nous sommes sensibles : nous avons un prince rebelle, l’enfant terrible de la famille Windsor, figure récalcitrante de longue date face à l’autorité de sa grand-mère, qui a toujours fait les choux gras de la presse à scandales mondiale et qui est passé maître dans l’art de faire soupirer d’amour la roturière. Et que dire de la ravissante Meghan Markle, cette sulfureuse divorcée américaine, issue de la diversité et victime des médias, à l’instar de sa regrettée belle-mère, qui n’était pas sans avoir ses admirateurs au pays. Une outsider qui a su forcer la frontière rigide entre peuple et rois comme l'aurait fait une héroïne de roman. Et voilà maintenant qu'ils veulent se distancer de la Couronne et vivre « par eux-mêmes », malgré la volonté de la reine. C’est beau, c’est épique, c’est sexy et il va donc quasiment de soi que, pour tous ceux qui n’ont pas une dent contre la monarchie anglaise, ces deux-là ont absolument tout pour plaire. Maintenant, à savoir s'ils auraient vraiment un quelconque pouvoir ici, honnêtement, je ne saurais pas dire. En revanche, je crois remarquer qu'ils incarneront nécessairement un symbole important: une présence royale concrète sur le territoire, au moment où le pays n'est plus aussi calme et docile qu'il avait coutume de l'être. 

Les soaps de la famille princière ne datent pas d’hier. Ils ont littéralement fait l’histoire. J’irais même jusqu’à dire que c’est l’une des plus vieilles traditions propres à tous les royaumes et que, quelque part, c'est souvent celle qu'on aime le plus étudier. Les drames et les intrigues en queues-de-pie, ainsi que les querelles avec de drôles de chapeaux ont toujours diverti la foule et construit leurs légendes, en plus de faire vendre du magazine à la chaîne. Les monarchies, et spécialement la monarchie anglaise, sont encore à ce jour aimées et admirées pour ça, car c’est le nec plus ultra du potin people. Qu'on me comprenne bien: je ne dis pas que la saga familiale de Harry et de Meghan n’est qu’un subterfuge pour sécuriser symboliquement le pouvoir de la reine au Canada, ce serait ridicule. Je dis juste que face à une situation épineuse, on semble avoir joint l’utile à l’utile en projetant de les envoyer ici et que le timing est fort amusant.  

Dans tous les cas, ce n'est qu'une simple observation. Peut-être ne s’agit-il que d’une coïncidence. Après tout, nous sommes sur les terres de la Couronne, alors cette dernière peut bien y envoyer tous les princes qu'elle souhaite et nous faire payer la note si ça lui chante, mais quoi qu'il en soit, quelque chose en moi ne peut s’empêcher de sourire en remarquant, au-dessus de la mêlée, que nos quelques arpents de neige semblent titiller bien davantage que l’on ne veut bien l'admettre par delà la Manche...