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«On perd des superstars chaque année»

Des médecins quittent le Québec, faute de postes disponibles

Diane Francoeur
Photo d’archives, Jean-François Desgagnés Le Québec se doit d’être plus souple dans l’attribution des postes de médecins spécialistes et plus attrayant par rapport à leurs conditions d’exercice, sans quoi la relève risque de déserter, dénonce la Dre Diane Francœur.

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Des médecins spécialistes formés à coups de centaines de milliers de dollars au Québec quittent chaque année la province, faute de postes dans les hôpitaux.   

• À lire aussi: Des milliers de travailleurs quittent le Québec  

On perd des superstars chaque année. Et les gens ne réalisent pas toujours qu’on perd tous, collectivement, quand on perd nos superstars », lance Diane Francœur, présidente de la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ), qui ne cache pas son inquiétude face à l’exode de ces professionnels de la santé.   

La cause principale de ces départs est connue : plusieurs médecins spécialistes ne sont pas en mesure de pratiquer dans les centres hospitaliers québécois après leur formation.   

C’est que le Québec libère annuellement un nombre déterminé de postes dans les différentes régions du Québec, dans le cadre de ses plans régionaux d’effectifs médicaux (PREM).    

À la fin de leur résidence, les médecins spécialistes se mettent donc à la recherche d’un PREM qui leur assurera un poste au Québec, généralement avant de partir une année à l’étranger pour suivre une formation complémentaire (fellowship).   

Séduction américaine  

« Les postes sortent au compte-gouttes et, si les jeunes ne se sont pas attachés avant de partir, ils n’auront pas de poste quand ils reviennent. S’ils partent sans poste, ils reviennent sans poste. Et ça, c’est un gros danger parce que c’est là qu’on les perd pour les autres provinces ou les États-Unis », illustre la Dre Francœur.   

Ce fut notamment le cas d’Annie Drapeau, neuro-chirurgienne pédiatrique (voir texte plus bas). Bien qu’elle ait souhaité exercer ici, aucun hôpital québécois ne réclamait sa spécialité. La jeune femme travaille depuis deux ans aux États-Unis, où elle a terminé son fellowship.   

Le cas de la Dre Drapeau n’est pas unique, assure la Dre Francœur, qui cite en exemple un jeune chirurgien formé à McGill. Spécialisé en cancérologie dans l’une des universités américaines les plus réputées au monde, il s’est fait offrir comme seule possibilité de travail au Québec un poste de chirurgien général remplaçant, à Amqui.   

« Donc toute sa surspécialité en cancérologie ne servait à rien », affirme Diane Francœur.    

Idem chez les omnipraticiens  

Les médecins de famille sont eux aussi frappés par ce phénomène. La Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ) pointe aussi du doigt les PREM, en plus des activités médicales particulières (AMT). Ces dernières forcent l’omnipraticien à se soumettre à des obligations multiples pendant ses 15 premières années de pratique, notamment travailler dans les urgences.    

« Il y a un manque d’attractivité de la médecine de famille au Québec. Un médecin ici ne peut pas travailler n’importe où. Et ça, c’est unique au Québec », expose le porte-parole de la FMOQ, Jean-Pierre Dion.    

Résultat ? Des médecins de famille partent pour le Canada anglais ou les États-Unis, afin d’éviter de se soumettre à ces règles strictes.    

Plus de souplesse  

Pour calmer l’exode, la FMSQ réclame notamment plus de souplesse du gouvernement pour l’attribution des postes.   

« Quand j’ai une neurochirurgienne pédiatrique, même si je n’ai pas de place dans le réseau cette année, est-ce qu’on peut la prendre quand même ? » questionne Diane Francœur.   

  

Le Québec lui tourne le dos  

Sans emploi au Québec, la Dre Annie Drapeau a été forcée de s’exiler aux États-Unis pour exercer sa sous-spécialité. Près de quatre ans après son départ, la neurochirurgienne pédiatrique envisage difficilement un retour sur le territoire qui l’a formée.   

Originaire du Nouveau-Brunswick, Annie Drapeau a étudié en médecine à Sherbrooke, où elle a aussi fait la quasi-totalité de sa résidence, en plus d’une maîtrise en pharmacologie et un programme de recherche.    

À la fin de sa formation, son « idéal » était de trouver un poste en neurochirurgie pédiatrique au Québec. Mais il n’y en avait pas. « Je savais qu’il n’y avait pas d’emploi disponible, qu’il faudrait que j’attende que quelqu’un prenne sa retraite », explique la jeune femme de 33 ans.   

Deux choix s’offrent ainsi à elle : renoncer à sa sous-spécialité et accepter un poste de neurochirurgie générale en région, ou suivre une formation complémentaire (fellowship) à l’international en espérant y décrocher un emploi par la suite.   

« Fellowship kamikaze »  

Accrochée à sa passion, la Dre Drapeau a choisi la seconde option. À l’été 2016, elle quittait Sherbrooke pour un fellowship en neurochirurgie pédiatrique, au Nationwide Children’s Hospital, à Colombus, un des plus gros hôpitaux pour enfants aux États-Unis.    

« On appelle ça le fellowship kamikaze. On part, sans savoir ce qui nous attend après. Et on se prépare à travailler à l’extérieur, parce qu’on n’a pas de poste au Québec », explique-t-elle.   

Aucun hôpital québécois ne réclamant ses services à la fin de son fellowship, Annie Drapeau a commencé à travailler officiellement en janvier 2018 comme neurochirurgienne pédiatrique à Colombus.    

Depuis, elle opère un nombre élevé d’enfants par année – ce qui lui permet de parfaire son expertise – et bénéficie d’un soutien administratif qu’elle ne pourrait jamais espérer avoir au Québec. Une opportunité « incroyable », assure-t-elle.   

« On consacre notre temps à voir nos patients, être en chirurgie, travailler sur des projets de recherche, faire de l’enseignement aux résidents. La bureaucratie et le support administratif sont très bien rodés », vante-t-elle.   

Difficile de revenir  

Son conjoint, un designer graphique de Sherbrooke, l’a suivie dans son périple. Le couple envisage maintenant de fonder une famille aux États-Unis. « On est rendus là », résume la Dre Drapeau, qui peine à envisager un retour au Québec.   

« On ne sent pas le besoin de partir. Il faudrait que j’y pense fort et longtemps si on m’offrait un poste aujourd’hui au Québec. Alors que j’aurais dit oui sans hésiter il y a deux ans », conclut-elle.   

  

Psychiatre à temps partiel, jouer dehors à temps plein  

Séduite par un poste de psychiatre à temps partiel qui se conjugue parfaitement à sa passion pour le plein air, Julie Gourdeau n’est jamais revenue de l’Ouest canadien, bien qu’un hôpital l’ait attendue au Québec. Formée en médecine à Québec et à Montréal, Julie Gourdeau part pour Vancouver à l’automne 2014 afin de suivre son fellowship en psychiatrie.   

Après cette formation complémentaire d’une année, elle devait revenir dans la capitale, où un centre hospitalier lui avait octroyé un des rares postes à temps plein.   

Concilier travail-plaisir  

Quatre mois après le début de son fellowship au St. Paul’s Hospital, la médecin spécialiste s’est toutefois fait offrir un emploi à temps partiel. Après mûre réflexion, cette amoureuse de ski, de vélo de montagne, d’escalade et de course en sentier a accepté.   

« Pour moi, c’était parfait après les 11 années d’études assez exigeantes. J’adore l’équilibre que j’ai ici », plaide la médecin de 35 ans, reconnaissant qu’il lui aurait été difficile, voire impossible, d’obtenir cette opportunité au Québec.   

Rythme de vie parfait  

La Dre Gourdeau n’est pas la seule à bénéficier de cet horaire allégé. Dans son équipe à Vancouver, un seul membre travaille à temps plein. « Les autres ont des enfants en bas âge, par exemple. On se couvre ensemble pour pouvoir prendre des vacances et des congés. Il y a vraiment un beau soutien à ce niveau-là », expose-t-elle.   

Son bonheur personnel et professionnel est tel qu’elle exclut actuellement un retour au Québec. « Ce n’est pas un non définitif, mais en ce moment, je suis vraiment satisfaite de ma situation. Dans la même journée, je vais courir ou je fais du ski sur un glacier, et je reviens dormir dans mon lit, chez nous », illustre-t-elle.   

  

Fuir le système québécois  

Médecin dépanneur au Québec jusqu’en décembre dernier, Elise Bourret est actuellement en Australie. « Ça fait du bien de prendre des pauses d’un système qui ne va pas bien », avance l’omnipraticienne, qui a aussi exercé en Bolivie, en Argentine et en Haïti.
Photo d’archives, Jean-François Desgagnés
Médecin dépanneur au Québec jusqu’en décembre dernier, Elise Bourret est actuellement en Australie. « Ça fait du bien de prendre des pauses d’un système qui ne va pas bien », avance l’omnipraticienne, qui a aussi exercé en Bolivie, en Argentine et en Haïti.

Exaspérée par l’absence de souplesse dans le réseau de la santé, une omnipraticienne de Québec vient de s’installer en Australie, où elle compte bien pratiquer la médecine.   

Résidente de Québec, Elise Bourret travaille depuis quatre ans comme médecin dépanneur. Elle accepte ainsi de courts contrats de remplacement dans les hôpitaux des régions québécoises, question de combler le manque d’effectifs.   

Entre ses semaines de dépannage, elle revient souvent plusieurs jours à Québec, où elle est disponible pour travailler.   

Mais les plans régionaux d’effectifs médicaux (PREM) mis en place par le gouvernement, qui déterminent le nombre de postes disponibles par région, par année, la bloquent.   

« Je trouve ça dommage de vouloir travailler, d’avoir des milieux qui me veulent pour du remplacement ici, mais ce n’est pas accepté par le gouvernement. Après, on voit dans les médias que les médecins n’en font pas assez ! » déplore la femme de 31 ans.   

Destination : Australie  

Essoufflée par cette « macrogestion gouvernementale », Elise Bourret n’a pas hésité une seconde quand l’opportunité de s’envoler vers l’Australie s’est présentée. Son conjoint s’est fait offrir un contrat sur un chantier éolien dans l’ouest du continent. Ingénieur, Thomas Landry mettait la main sur un salaire trois fois plus élevé que celui que lui offrait une compagnie de Québec.   

La Dre Bourret a aussitôt fait les démarches pour obtenir un visa de travail de deux ans en Australie, où le couple a atterri fin décembre. Là-bas, rien ne limite le nombre de médecins par région, résume-t-elle, convaincue de se trouver du boulot rapidement.   

« Tu es un peu libre de travailler en fonction du temps que tu as à offrir. Il n’y a pas de contraintes régionales, comme au Québec », dit-elle.   

Pas d’intérêt au Québec  

C’est aussi cette flexibilité qui a poussé Mélanie Lévesque à emménager dans l’Ouest canadien pour sa résidence, en 2011. Le Québec ne lui offrant que des postes en région, elle s’est installée à Vancouver.   

« Il y a beaucoup de règles au Québec, on ne peut pas juste être médecin. Le gouvernement décide où on doit aller. J’ai étudié toute ma vie, je voulais être libre de faire ce que je veux. Et je voulais travailler en ville », avance la femme de 36 ans.   

Des années plus tard toutefois, la Dre Lévesque affiche une certaine ouverture à l’idée de rentrer au bercail, question de se rapprocher de sa famille. « J’ai mon permis au Québec. Mais si je veux travailler la semaine prochaine, je ne peux pas. Il faut que j’applique pour un PREM. Des fois, je me dis qu’ils n’en veulent pas de médecins ! »   

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