/24m/outings
Navigation

«Les Hardings»: la responsabilité embrouillée

«Les Hardings»: la responsabilité embrouillée
COURTOISIE

Coup d'oeil sur cet article

La pièce Les Hardings, présentée du 15 janvier au 15 février au Théâtre Duceppe, revisite avec sensibilité et philosophie la tragédie ferroviaire qui a touché la région de Lac-Mégantic.  

Dans la nuit du 5 au 6 juillet 2013, un train de la Montreal, Maine & Atlantic (MMA) dévale à toute vitesse les quelques kilomètres qui le séparent de Lac-Mégantic. Sans conducteur et transportant plus de 7 millions de litres de pétrole hautement inflammable, le convoi explosera en plein cœur de la ville, provoquant un incendie majeur sur un rayon de deux kilomètres carrés et entraînant le décès de 47 personnes.  

Face à une tragédie d’une telle ampleur, l’intelligence cherche désespérément une réponse. Elle sillonne frénétiquement tous les sentiers de la logique, du raisonnement, dans une quête éternelle de sens. Il semble inconcevable qu'un si grand drame ait eu lieu sans qu’une responsabilité claire et franche soit donnée, sans qu’un jugement éclatant soit rendu.  

Voilà la trame de fond de la pièce Les Hardings, mise en scène et écrite par Alexia Bürger, présentée pour une première fois au Théâtre d’Aujourd’hui en 2018 et reprise, cet hiver, chez Duceppe. On y suit les discussions animées entre un cheminot québécois, un chercheur néo-zélandais et un assureur américain spécialisé́ dans les compagnies pétrolières. Ils portent chacun le nom de Thomas Harding, mais rien ne les relit autrement. Jusqu’à cette nuit de juillet 2013, lorsque l’un d’entre eux est responsable de ce fameux convoi.  

«Vous n’avez pas les bons»  

Un drame d’une aussi vive intensité aurait pu commander une mise en scène équivalente. C’est néanmoins la sobriété qui fut mise de l’avant, laissant toute la place aux conversations entre ces trois hommes d’horizons fort différents et à leurs réflexions quant à ce qui constitue une responsabilité et ce qui détermine la valeur d’une vie humaine. C’est d’ailleurs ici que réside toute la force de la pièce, dans ce jeu de réflexions et d’arguments qui ouvre toute grande la question : «À qui la faute?»  

La question restera ouverte jusqu’à la toute fin de la pièce, Alexia Bürger préférant éclairer d’une lumière humble tout ce qu’elle contient plutôt que de tenter de la fermer. La pièce n’en est que plus riche. Thomas Harding, le conducteur du train, nous apparaît alors dans toute son angoisse et ses remords, déchiré face à sa responsabilité dans cette nuit du 6 juillet et les alarmantes circonstances qui l’avaient précédée. Parmi elles: l’entretien inadéquat des rails par la MMA, une culture d’entreprise négligente sur les questions d’ordre sécuritaire, une mauvaise identification du contenu des wagons et plusieurs autres.  

Quelques années plus tard, alors qu'il se dirige à son procès accompagné de deux autres employés, la foule rassemblée sur place scande: «Vous n’avez pas les bons». Un cri éloquent du brouillard qui persiste toujours.  

À noter également: la force tranquille de la musique. Ponctuellement et de façon toujours aussi surprenante que bienvenue, les trois comédiens se rassemblent au centre de la scène pour entonner quelques airs lents et graves. De véritables intermèdes pleins de souffle au cœur de cette tragédie décortiquée.  

Non coupables  

En janvier 2018, les trois employés de la MMA impliqués dans l’accident, dont le conducteur du train Thomas Harding, ont été déclarés non coupables au terme d’un procès tenu devant jury. Quelques semaines plus tard, le Directeur des poursuites criminelles et pénales indiquait qu’aucun procès criminel n’aurait lieu contre la compagnie ferroviaire.  

Alors que la question de la responsabilité, du point de vue judiciaire, semble désormais réglée, la pièce Les Hardings possède le grand mérite de la poser sous un autre angle et poursuit une réflexion essentielle et nécessaire, entre désir de réparation et humanité.