/weekend
Navigation

Traverser la crise

<strong><em>Traverser l’autoroute</em></strong><br>Sophie Bienvenu et Julie Rocheleau<br>Éd. La Pastèque
Photo Courtoisie Traverser l’autoroute
Sophie Bienvenu et Julie Rocheleau
Éd. La Pastèque

Coup d'oeil sur cet article

Au puéril débat « Ok boomer »/milléniaux, le bouleversant Traverser l’autoroute de Sophie Bienvenu et Julie Rocheleau ouvre le dialogue sur une crise transcendant les générations.

Amorcé l’automne dernier avec l’excellent Quand je serai mort de Laurent Chabin et Réal Godbout, les éditions de La Pastèque prouvent – si besoin il y a – la validité de leur audacieux concept de jumelage entre un(e) romancier(cière) et un(e) auteur(e) de bande dessinée avec la publication de Traverser l’autoroute, ouvrant par la même occasion avec fracas la nouvelle année éditoriale nationale. 

Si le poignant Paul à la maison de Michel Rabagliati abordait la thématique du deuil en nous présentant un homme en perte de repères, l’œuvre de Sophie Bienvenu (Chercher Sam, Et au pire, on se mariera) et Julie Rocheleau (Betty Boob, La petite patrie) explore quant à elle la crise identitaire d’un père quarantenaire propriétaire d’une tondeuse, d’une souffleuse et d’un aspirateur à feuilles et de son fils adolescent connecté à sa console de jeux vidéo et son téléphone intelligent en permanence. 

Décalage

Les deux êtres en crise sont en total décalage avec leurs aspirations. L’un est devenu ce qu’il abhorrait jeune adulte, l’autre ne veut surtout pas devenir un vieux con. Tous deux rêvent de liberté, en somme. Et entre eux, un abyssal fossé, qui sera comblé par l’adoption d’un chien errant, recueilli aux abords de l’autoroute, qui sacrifie sa liberté pour celle de ses nouveaux maîtres. « Je trouvais ça fascinant d’aborder la relation père-fils par le truchement de la crise d’adolescence et de milieu de vie », explique la romancière et scénariste à l’autre bout du fil. « Julie et moi nous sommes immédiatement mises d’accord sur le fait que ce récit sur nos petites lâchetés et nos travers ne devait pas se conclure à la hollywoodienne. » 

Si Sophie Bienvenu affirme que le trait de Rocheleau a sublimé l’histoire, l’illustratrice avoue quant à elle « avoir été tirée par le haut par la prose de la scénariste ». Elle qui nous avait habitués à une magistrale théâtralité dans son corpus se réinvente l’instant de ce récit où elle distille l’intime et le quotidien avec panache. « Au point de départ, ma réaction fut de dire qu’il fallait publier le scénario de Julie tel quel, comme nouvelle. Les dialogues étaient savoureux, tout était bon », avoue l’illustratrice prodige qui cumule sept albums en seulement 10 ans de carrière. « Je suis sortie de ma zone de confort. Il a fallu que je dessine des voitures ! Bref, mes collaborations avec des scénaristes me font certainement grandir. » 

Deux points de vue

Outre l’indéniable justesse des dialogues et la sublime mise en image, Traverser l’autoroute a l’intelligence de nous présenter en alternance les deux points de vue. L’album aborde de front l’universalité des sentiments générés par une crise identitaire. Car ni la douleur ni la connerie ne sont le propre d’une seule génération ou d’un genre en particulier. Sa finale douce amère est à l’image de la vie, complexe, nuancée. 

En cette nouvelle année où les résolutions sont de mise, la lecture de Traverser l’autoroute incite à l’introspection, aux bilans. Les grandes œuvres de fiction ont le pouvoir d’émouvoir, de transformer. Vous sortirez grandi de cette poignante lecture.

À lire aussi

Les Indes fourbes

<strong><em>Les Indes fourbes</em></strong><br>Alain Ayroles, Juanjo Guarnido<br>Éd. Delcourt
Photo Courtoisie
Les Indes fourbes
Alain Ayroles, Juanjo Guarnido
Éd. Delcourt

Un vaudeville à la période des conquistadors, voilà ce que nous offre l’émérite scénariste de la jubilatoire série De caps et de crocs et l’illustrateur vedette de la populaire série anthropomorphique Blacksad avec cette truculente et copieuse aventure de 160 sublimes planches aux haletants et imprévisibles rebondissements. Pablos de Ségovie, arnaqueur et flâneur, fuit la Castille en direction des Indes pour les cités d’or, question de s’enrichir rapidement et sans le moindre effort. Imaginez une rencontre improbable entre Pierre Richard et L’Odyssée d’Homère. Un pur ravissement.

Lastman volume 12

<strong><em>Lastman volume 12</em></strong><br>Bastien Vives, Balak, Michael Sanlaville<br>Éd. Casterman
Photo Courtoisie
Lastman volume 12
Bastien Vives, Balak, Michael Sanlaville
Éd. Casterman

Douze albums et sept ans plus tard, ce phénomène éditorial (près du demi-million d’exemplaires vendus) lorgnant tant du côté du jeu vidéo (Last Fight) que de la série télé (sur le web, puis Netflix) se conclut dans une pléthore de coups de poing digne du plus tonique des mangas. Et que dire de son épilogue pour le moins troublant ? Cette série empruntant abondamment à la culture populaire se dévore d’un seul trait tant elle est addictive. On peine à croire que c’est déjà la fin. Richard Aldana nous manquera...

Dédales

<strong><em>Dédales</em></strong><br>Charles Burns<br>Éd. Cornélius
Photo Courtoisie
Dédales
Charles Burns
Éd. Cornélius

L’auteur iconoclaste de Black Hole nous revient après cinq années d’absence avec le premier opus d’une nouvelle série fort prometteuse. Comme toujours chez Burns, il est difficile de résumer l’action. Indéniablement biographique, ce Dédales met en scène l’alter ego de l’auteur, un jeune dessinateur se réfugiant dans la fiction d’horreur – dont le film Invasion of the Body Snatchers –, qui fait la connaissance d’une mystérieuse fille. À partir de ce moment, son univers bascule. Une fois de plus, Burns nous plonge dans les abysses sombres de l’âme humaine. Renversant.