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Des infirmières d'ici trouvent refuge en Suisse, où les conditions sont bien plus alléchantes

La Suisse leur offre un meilleur salaire... et n’exige aucune heure supplémentaire obligatoire

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En pleine pénurie de main-d’œuvre, le Québec regarde, impuissant, des milliers de travailleurs qualifiés quitter son territoire chaque année, à la recherche de conditions de travail et de vie plus attrayantes.  


Peu attirées par la surcharge de travail et les heures supplémentaires obligatoires, des milliers d’infirmières québécoises ont trouvé refuge, au cours des dernières décennies, en Suisse, où les conditions de pratique sont des plus alléchantes.  

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Heures supplémentaires obligatoires inexistantes, quart de travail limité à 12 heures, flexibilité dans le choix des vacances, accès rapide aux postes permanents, budgets de fonctionnement importants, possibilité d’avancement: le métier d’infirmière, en Suisse, ferait rêver n’importe quel professionnel de la santé au Québec.    

 

L’infirmière Myriam Lessard, qui s’est fait un copain et des amis en Suisse, ne songe pas à un retour à court terme au Québec. « Il y a une grosse communauté d’infirmières québécoises à Lausanne et les gens ne se meurent pas de retourner au Québec. Pas du tout », dit-elle.
Photo courtoisie
L’infirmière Myriam Lessard, qui s’est fait un copain et des amis en Suisse, ne songe pas à un retour à court terme au Québec. « Il y a une grosse communauté d’infirmières québécoises à Lausanne et les gens ne se meurent pas de retourner au Québec. Pas du tout », dit-elle.

La Suisse peut aussi se targuer d’offrir l’un des ratios patients-infirmières parmi les plus bas en Europe. Qui plus est, chaque infirmière travaille en équipe avec une infirmière auxiliaire tout au long de son quart de travail. Cerise sur le sundae : la paie est meilleure. Et de loin.      

  • La journaliste Kathryne Lamontagne est revenue sur le dossier à QUB radio. Écoutez son intervention:   

«Les salaires sont plus élevés ici, c’est certain», avance Isabelle Lenh, directrice des soins au Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV) à Lausanne, en Suisse, un centre qui a embauché à lui seul, annuellement, une quarantaine de Québécois à la fin des années 1990 et au début des années 2000.     

«Mais la vie est plus chère en Suisse aussi. Les locations sont très chères, on paie l’assurance maladie, l’épicerie, c’est beaucoup plus cher. Mais c’est vrai que ce qu’il reste à la fin est agréable», illustre-t-elle.    

Embauche massive  

L’embauche massive des infirmières québécoises, en Suisse, visait à contrer une grande pénurie de main-d’œuvre dans ce pays d’Europe. La situation s’est calmée depuis, la Suisse ouvrant davantage de places pour la formation d’infirmières et exigeant un baccalauréat pour pratiquer. Elle engage encore au Québec, mais moins.    

Plusieurs Québécois qui s’y trouvaient déjà sont restés fidèles à leur terre d’accueil. «Il y en a qui sont restés, qui sont partis, qui sont revenus. D’autres se sont dirigés vers des hôpitaux périphériques», avance Mme Lenh, estimant que sur les 3000 infirmières actuelles du CHUV, au moins 300 proviennent du Québec.    

Toujours intéressées  

Myriam Lessard est du lot. Après cinq ans dans le domaine, incapable de se dénicher un poste permanent qui lui convient, l’infirmière de 29 ans a accepté des contrats dans le Grand Nord quelques années, avant de faire le saut à Lausanne en 2018.     

«Avoir une heure fixe de sortie, travailler dans un milieu où les heures supplémentaires obligatoires n’existent pas et avoir une plus grande flexibilité dans les horaires, ça fait du bien. Et ça a un impact sur l’énergie qu’on a envie de mettre dans le travail», expose la jeune femme originaire de Trois-Rivières.    

«On les comprend!»  

Le président de l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ) reconnaît les avantages de la Suisse. Luc Mathieu y a notamment travaillé deux ans, en tant qu’infirmier. «On les comprend d’y aller!» lance-t-il.    

Difficile, ainsi, de les blâmer. «Le blâme va plutôt au système de santé, qui les oblige à travailler dans ces conditions», analyse Stephen Gordon, professeur titulaire au Département d’économie de l’Université Laval.     

Réaliser son rêve de petite fille à NY  

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Designer d’intérieur, Geneviève Beaudet a réalisé son rêve de vivre à New York, où elle a, en plus, rencontré son mari, avec qui elle a eu un petit garçon.    

La jeune femme a été initiée à la Grosse Pomme en 2013, dans le cadre d’une courte formation chez un cuisiniste italien.    

«Je me sentais chez nous. La petite fille en moi rêvait, un jour peut-être, de vivre à New York», confie la maman de 32 ans.    

De retour à Montréal, Geneviève cumule de petits emplois en design qui ne la comblent pas vraiment. En juin 2014 toutefois, elle reçoit un courriel de ladite compagnie italienne : on avait pensé à elle pour pourvoir un poste. «Je capotais. Et j’ai dit oui!» se souvient celle qui y travaille toujours.    

Acheter des fusées aux Pays-Bas  

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Après avoir voyagé en Australie, fait des échanges étudiants en France et en Argentine, bossé au Pérou, au Guatemala et en Suisse, Geneviève Girard s’est installée il y a cinq ans aux Pays-Bas, où elle travaille pour l’agence spatiale européenne.Formée en relations internationales et en droit, la jeune femme de 35 ans s’occupe de la négociation et des suivis des contrats avec l’industrie européenne. «C’est des gros contrats pour des instruments de pointe, qui vont aller sur des satellites qui vont aller dans l’espace, par exemple. On achète aussi des fusées», lance-t-elle en riant.    

Revenir après 20 ans d’exil  

L’infirmier Steve Gauthier n’a jamais été capable de renier sa culture québécoise, lui qui a notamment tenu des stands de poutine en Suisse.
Photo courtoisie
L’infirmier Steve Gauthier n’a jamais été capable de renier sa culture québécoise, lui qui a notamment tenu des stands de poutine en Suisse.

Après 20 ans en Suisse, l’infirmier Steve Gauthier s’apprête à quitter un pays «qui n’a pas beaucoup de désavantages» et à renoncer à un salaire de quelque 200 000$ par année pour rentrer chez lui, au Québec. Infirmier depuis 1996, Steve Gauthier a travaillé quelques années à Montréal avant de partir pour la Suisse, où deux de ses plus proches amis avaient déjà déniché un boulot.    

Il a passé sept ans à Lausanne, puis 12 autres dans la campagne suisse. À l’aube de sa 20e année d’exil, l’homme aujourd’hui âgé de 45 ans prépare son retour.     

«Ma culture québécoise m’a toujours manqué. On est bien en Suisse pour les conditions de travail, mais je suis québécois, je ne suis pas suisse. On reste toujours un étranger», expose-t-il.    

Importer le Québec  

Pour calmer son mal du pays, Steve Gauthier a importé sa culture québécoise. Il a produit un festival de musique québécoise en Suisse, en plus d’y tenir un stand de poutine et une cabane à sucre annuelle.    

Ce qui l’a convaincu de rester toutes ces années? Ses conditions de travail, très attrayantes comparativement à celles du Québec. « Le temps supplémentaire, les gens ne pourraient même pas penser à ça ici. On ne manque pas de personnel, c’est ce qui fait la différence», ajoute l’infirmier d’expérience.    

200 000$ par an  

Le salaire pèse aussi dans la balance. Steve Gauthier gagne l’équivalent de 200 000$ par année, ce qui est largement au-dessus du salaire moyen d’un infirmier québécois. Et il n’est imposé qu’à 15%. Même si le coût de la vie est plus élevé, l’homme s’en tire gagnant.    

«Il m’en reste quand même beaucoup plus à la fin du mois, ici, qu’il m’en restait au Québec. La qualité de vie, c’est fou. On est proche de tout. J’arrive de quatre jours à Dubaï, en long week-end avec ma blonde. Il y a deux semaines, on était sur la Côte d’Azur pour les 40 ans d’une amie», illustre-t-il.     

Économe, Steve Gauthier a planifié son retour. Pas question, pour lui, de travailler à temps plein dans le réseau de la santé standard. Au Québec, il vise davantage des missions ponctuelles dans le Grand Nord. «J’ai les moyens de ne pas juste me concentrer sur mon boulot», termine-t-il.    

Fonder sa famille en Suisse  

Ce qui ne devait être qu’une expérience professionnelle «d’une année ou deux» à l’international s’est transformé en véritable projet de vie pour deux infirmières québécoises, qui ont fondé leur famille en Suisse.    

Sylvie Jasmin et Élise Dubois-Couture avaient toutes deux 22 ans lorsqu’elles ont été recrutées comme infirmières à Lausanne, au début des années 2000. La première a aujourd’hui 38 ans et est mariée à un Québécois avec qui elle a eu deux enfants. La seconde a 35 ans et attend son premier enfant avec son conjoint, un Suisse.    

Plusieurs raisons ont poussé les deux femmes à demeurer en Europe, à commencer par les conditions de travail alléchantes. «J’ai une mère et une sœur infirmières, au Québec, et quand je les entends parler, ça ne donne pas vraiment envie», avance Élise.    

Siège social à Montréal, emploi à Genève   

Bien que le siège social de son employeur se trouve à Montréal, c’est à Genève, en Suisse, que Benoit Pilon, spécialiste de l’aviation, a été recruté.    

Originaire de la grande région de Montréal, le professionnel a travaillé durant 15 ans pour un transporteur aérien dans la métropole, avant d’agir comme consultant professionnel.      

En 2004, un de ses clients, l’Association internationale du transport aérien (IATA), lui offre un poste à Genève. «Je ne voulais pas y aller au début, j’étais installé à Montréal, je vivais dans ma maison de rêve près du canal Lachine. J’ai essayé de les convaincre de m’engager à Montréal, où ils ont leur siège social, mais ils avaient besoin de moi en Europe», explique l’expert de 60 ans.    

Après deux mois de réflexion, il a accepté de s’expatrier en Suisse, où il se trouve toujours, 15 ans plus tard. Il songe à revenir à Montréal, mais pas avant sa retraite.